SCÈNE II
M. FLAMET. Je sais aussi bien que vous ce oui est terrible; ainsi ne m'impatientez pas davantage. Mangez.
JÉRICHO (après un moment de silence). J'ai été bien étonné quand j'ai vu monsieur sur le devant de la voiture. C'est donc que monsieur s'y trouve plus à son aise?
M. FLAMET. Mangez, Jéricho. Pour Dieu, taisez-vous. Je vous fais grâce de vos questions.
JÉRICHO (reculant son siège d'un air chagrin). Je n'ai plus faim ; monsieur me parle comme si je voulais lui faire de la peine. Il est tout simple que je m'intéresse à monsieur.
M. FLAMET. Vous devez bien penser que sur un siège étroit, où je ne puis m'appuyer d'aucun côté de peur de casser les glaces, je suis moins à mon aise que dans le fond qui est large et bien garni. Mais quand on voit une figure qui est prêle à rendre l'âme , et que cette figure vous dit que c'est parce qu'elle va en arrière, que voulez-vous qu'on fasse?
JÉRICHO. On lui laisse rendre l'âme. Pourquoi n'a-t-elle pas voulu se mettre à côté de moi? elle aurait été en avant. Une péronnelle comme ça déranger un maître! Si elle était jeune et jolie encore, je comprendrais; mais à son âge, faire la délicate! Je parierais que c'est sa maîtresse qui lui apprend ces façons-là.
M. FLAMET (souriant). Quelle sottise! sa maîtresse qui lui apprendrait à devenir jaune comme un coing !
JÉRICHO. Mon Dieu! monsieur, les vieilles femmes ont des recettes pour tout.
M. FLAMET (buvant). L'hôtesse ne nous a pas trompés; son vin est assez bon.
JÉRICHO. C'est ce que je voulais dire à monsieur.
M. FLAMET. Puisque vous avez fini, Jéricho, voyez donc un peu là-haut, sans faire semblant de rien.
JÉRICHO (se levant). Elle doit être prête maintenant, il faut espérer.
(L'hôtesse entre.)
l'hotesse. Monsieur, madame vous donne encore un petit quart d'heure.
M. PLA.MET. Me donne! mais je n'en ai pas besoin; nous
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avons déjeuné. J'allais lui faire demander au contraire si elle voulait qu'on mît les chevaux.
l'hôtesse. Pas encore. Elle est presque en chemise; il lui faut le temps de s'habiller. Si monsieur le désire, je puis lui faire ouvrir notre petit jardin; il s'amusera, en attendant, à cueillir un bouquet pour madame. La semaine dernière, j'ai reçu ici un jeune monsieur qui était venu de Paris, pour voir le parc, avec une bien jolie personne, ma foi! Ils ont fait beaucoup de dépense, qu'ils ont payée rectà , et ne demandaient-ils pas encore ce qu'ils me devaient pour quelques fleurs qu'ils emportaient. « Ah! j'ai dit, pour le coup, ce serait trop. » Mais c'est égal ; le monsieur a donné je ne sais combien à ma fille. Les personnes généreuses trouvent toujours moyen d'être généreuses. A propos de ça , j'ai de bien bonne eau-de-vie de Cognac.
M. FLAMET. Le cœur vous en dit-il, Jéricho?
JÉRICHO. Monsieur, ce n'est pas l'embarras, puisque nous n'avons rien à faire.
l'hôtesse. Vous ne m'en ferez pas de reproches, j'en suis sûre.
(Elle sort.)
M. FLAMET (tirant sa montre). Midi moins un quart! et nous voulons coucher à Châteaudun ! Du train que nous allons, nous n'y serons pas arrivés à minuit.
l'hôtesse (apportant de l'eau-de-vie). Madame va descendre. (A M. Flaraet.) GoiJtez cela, monsieur.
(Elle verse ensuite à Jéricho.)
JÉRICHO (buvant). Je commence à me faire une raison.
M. FLAMET. Je pourrai bien monter sur le siège, à côté de vous, jusqu'à Epernon.
JÉRICHO. On vous aura tout à fait chassé de votre voiture.
M. FLAMET. Je respirerai du moins.
MADAME DEMBRUX (chantant dans la coulisse).
Que de peine dans la vie
Pour quelques moments heureux.
(Entrant en scène.) Vous ne pouvez pas dire que je sois gè-