SCÈNE II
nante. Trois grands quarls d'heure que je vous ai laissés pour déjeuner; c'est bien honnête.
M. FLAMET. On peut demander les chevaux.
MADAME DEMBRUN. Comment donc! mais certainement.
M. FLAMET. Vous n'avez plus rien à faire?
MADAME DEMBRUN. Je n'avais rien à faire. Seulement, pour ne pas vous tourmenter, je me suis amusée à mettre un corset, et j'ai bien fait. Il est certain que quand on n'est pas soutenue, on est moins à son aise.
M. FLAMET. Jéricho, les chevaux tout de suite.
JÉRICHO. Oui, monsieur, tout de suite.
MADAME DEMBRUN (à l'hôtesse). Madame, faites-moi le plaisir de presser tout doucement ma femme de chambre; c'est une excellente fille, mais elle est quelquefois bien longue à ce qu'elle fait.
l'hôtesse. .Te l'aiderai s'il le faut, madame.
[Elle sort.)
MADAME DEMBRCX ( s'nrrnngoant devant une glace). J'ai toujours préféré les petites auberges aux grandes, les gens sont plus à vous. Je mange si peu, que je ne regarde pas à la cuisine. Pourvu que ce qu'on me donne soit propre, bien servi, que ça ait bon goût, c'est l'essentiel. Je tiens bien plus à ce qu'on ne me laisse manquer de rien. Et vous?
M. FLAMET (avec distraction). Hein?
MADAME DEMBRUN. Avec cela je crois que j'ai un talisman. Tout ce qui m'approche aime à m'être agréable. Cette femme et sa fille sont assurément des femmes bien communes; c'est égal, je suis sûre qu'elles ont été pour moi plus serviables qu'elles ne l'ont peut-élre jamais été pour personne. Ne pensez pas que je leur en sache gré ; c'est mon talisman. A Paris, partout où je vas, c'est un empressement inouï; si j'entre dans un magasin, le marchand ne me laissera pas sortir que je n'aie acheté quelque chose. Ils aiment à me vendre, c'est facile à voir.
M. FLAMET. Et volre femme de cliamhre? Les chevaux sont prêts.
MADAME DEMBRUN (appelant). Suzanne! Suzanne! Rien
n'est irapatienlant comme d'attendre. Appelez-la donc aussi, monsieur Flamet.
M. FLAMET. Mademoiselle Suzanne! mademoiselle Suzanne!
l'hôtesse (entrant). Elle descend, monsieur; elle descend.
M. FLAMET. Qu'est-ce que je vous dois, madame?
l'hôtesse. C'est six francs, monsieur.
MADAME DEMBRUN. Qu'avez-vous donc mangé pour six francs ?
(M. Flamet paie l'hôtesse.)
l'hôtesse. Il y a de plus le feu de madame; le lacet a été payé ; et les deux bouteilles de vin que j'ai fait mettre dans la voiture.
MADAME DEMBRUN. Tl me Semble que ça pourrait bien passer comme ça.
M. FLAMET (donnant encoro de l'argent à l'hôtesse). Je vais essayer de monter sur le siège d'ici à Épernon ; il n'y a que trois lieues, je verrai.
MADAME DEMBRUN. C'cst d'autant mieux imaginé, qu'en vérité j'en avais déjà parlé à Suzanne. C'est très-singulier. Votre voiture n'est pas très-large, nous y sommes un peu gênés; de cette façon-là, vous serez plus à votre aise et nous aussi. Je ne vous plains pas; si j'étais homme, je n'aurais pas d'autre place.
JOSÉPHINE (un bouquet à la main). Madame veut-elle me permettre de lui offrir ce bouquet?
MADAME DEMBRUN ( prenant le bouquet, en donne un petit coup sur la joue de Joséphine). Merci, petite. (A M. Flamet.) Vous le voyez, mon talisman fait son effet. Mais j'aperçois Suzanne, partons.
(Elle sort accompagnée de M. Flamet et de l'hôtesse.)
JOSÉPHINE (seule). Si j'avais su, je ne me serais pas tant piqué les doigts pour lui donner les dernières roses qui nous restaient. « Merci, petite! » Je me soucie bien de son merci.