SCÈNE III
ment, je puis bien dire que c'est la première fois que pareille chose m'arrive.
MADAME DEMBRUN. Il ne faut pas prendre cela en mauvaise part, ma chère dame ; mon café est la seule manie que j'aie. C'est peut-être tout ce que je prendrai de la journée; vous concevez que je doive tenir à ce qu'il soit bon.
M. FLAMET. Si c'est aiusi, mademoiselle Suzanne, faites donc le café tout de suite.
SUZANNE. Je ne sais pas où aller.
LA LIMONADIÈRE (ouvraut uue petite porte). Entrez là-dedans, mademoiselle.
(Elle sort avec Suzanne.)
MADAME DEMBRUN. A-t-ou idée d'uue mégère comme cellelà? Sans vous, vraiment, je n'aurais pas osé rester chez elle. A mesure qu'on s'éloigne de Paris, comme les gens deviennent grossiers ! Ordinairement ces êtres-là sont flattés quand on leur parle. Je le sais si bien que je leur en donne toujours le plaisir; le moindre mot les satisfait ; mais avec une pareille harpie, il n'y a pas moyen. N'êles-vous pas de mon avis? Répondez-moi donc quelque chose. Vous ne prenez pas garde que c'est toujours moi qui fais les frais de la conversation.
M. FLAMET. Que puis-je faire de mieux que de vous écouter?
MADAME DEMBRUN. C'est bien là une réponse dans le genre de celles que me faisait mon mari. En général, c'est étonnant combien vous avez de rapports ensemble. Je ne vous en ai jamais parlé, je crois? Oh! non, je ne vous en ai jamais parlé ; je n'aime pas à dire du mal des morts ; on prétend que cela porte malheur. Croiriez-vous que dans les derniers temps il aimait mieux me voir de l'humeur que de me voir en gaîté? C'est à la lettre; car j'ai de l'humeur quelquefois, et je ne suis guère aimable. Vous ne vous en douteriez pas. Il faut être naturel : quand je suis gaie, je suis gaie; mais aussi quand je suis maussade, je ne me gêne pas davantage. Vous me verrez comme cela, il faut vous y attendre. Je vous gâte dans ce moment-ci. Riez donc. Quel terrible homme vous êtes !
M. FLAMET. Volre déjeuner ne vient toujours pas. (La limonadière entre.) Et ce déjeuner, madame, et ce déjeuner?
220 I r. YOYAGi:.
LA LIMONADIÈRE (riant). Ali! mon Dieu, s'il me fallait tout ce temps-là pour faire mon café, je ne risquerais rien. Voilà plus de dix fois que cette demoiselle fait repasser le sien sur le marc.
MADAME DEMBRUX. C'est bien, c'est bien; vous me faites plaisir : je vois que Suzanne ne veut pas me tromper.
M. FLAMET (à la limonadière, avec tous les signes d'une humeur concentrée). Y a-t-il quelque chose à voira Épernon, madame?
LA LIMONADIÈRE. Quand on est d'un pays, on n'y trouve rien de curieux; mais beaucoup de voyageurs vont visiter l'endroit oîi on lave les laines : c'est un ancien couvent dont on ne savait que faire, et qu'on a arrangé pour ça. Les personnes qui s'y connaissent trouvent que c'est bien arrangé.
M. FLAMET. Est-ce loin ?
MADA^iE DEMBRUN. J'cspère bien que vous n'allez pas me quitter, monsieur Flamet?
LA LIMONADIÈRE. C'est à la porte, monsieur. Vous suivez la rue tout du long, vous tournez à gauche, ensuite à main droite; vous traversez le marché; il y a un passage qui vous mène près de l'église; vous longez, ça vous conduit à une place; quand vous êtes à l'autre bout, vous allez toujours, et puis vous demandez.
MADAME DEMBRUX (riant avec affectation). Effectivement c'est à la porte, comme dit madame; malgré cela, monsieur Flamet, vous n'irez pas.
M. FLAMET. Si VOUS déjeunlez au moins.
MADAME DEMBRUX. Ahl répétez donc; c'est absolument monsieur Dembrun. Il me semble que je l'entends.
(Suzanne entre.)
suzAXXE (une casserole et une cafetière à la main). Madame, voici votre café, et de la soi-disant crème.
LA LIMONADIÈRE. Comment! de la soi-disant, mademoiselle!
M. FLAMET. Je ne sais pas ce qu'on lui trouve, elle a trèsbonne mine.
MADAME DEMBRUX. Oui, c'cst coDvenu, c'cst convenu. D'ailleurs aujourd'hui j'ai juré de ne me plaindre de rien.
LA LIMONADIÈRE. Quaud VOUS u'auriez rien juré, madame, je défierai? qui que ce soit de trouver à redire à celte crème-là.