SCÈNE m
moment de se fâcher contre moi tout à l'heure sur la route? Me trompais-je?
MADAME DEMBRUN. Je suis si indulgente!
SUZANNE. J'ai beau n'avoir jamais été mariée, je me connais en hommes peut-être mieux que celles qui l'ont été toute leur vie. D'abord, je les déleste, et ce n'est pas d'hier. Je les ai toujours vus malhonnêtes, grossiers et méprisants. Il faut être jeune pour plaire à ces messieurs, sans cela on n'est rien. Je sais bien pourquoi : les jeunes filles sont si niaises, on leur fait accroire tout ce qu'on veut.
(Un routier entre.)
LE ROULIER (un pcu ivre). Oh ! eh ! à la maison !
LA LIMONADIÈRE (accourant). Ah ! c'est vous, maître Aubry! Qu'êtes-vous donc devenu depuis un siècle?
LE ROULIER (sc grattant l'oreille). Dame, maman Gilbert, c'est vrai, je vous ai fait faux bond. (Il rit.) Est-ce qu'on ne s'embrasse pas aujourd'hui?
(Il l'embrasse.)
LA LIMONADIÈRE. Je ne connais pas de plus grand embrasseur que vous.
LE ROULIER. Ma femme ne dit pas de même. (Prenant une bouteille de vin sur le comptoir.) C'est-il toujours votre petit vin?
LA LIMONADIÈRE. ToUJOUrS.
LE ROULIER. Le plus souvent à présent je prends par Etampes. Il y a là dans une auberge une petite chienne de servante que ma femme a renvoyée? elle a eu grand tort. Vous savez que je vous dis toujours tout.
LA LIMONADIÈRE. C'ost uuc belle préférence.
LE ROULIER. Une commère ben dodue, vous pouvez m'en croire, ben rondelette, et qui attire les chalands là où elle est; en veux-tu, en v'ià.
SUZANNE (à madame Dembrun, d'un air effrayé). Madame! madame!
LE ROULIER. C'est ce qui s'appelle une fille conditionnée, je vous en réponds. Nos femmes nous font grand tort avec leurs jalousies, et elles n'y gagnent rien, ben sûr. Quant à moi, c'est comme pour le vin ; plus j'en bois d'extraordinaire,
221 LK VOYAiili.
plus je reviens avec plaisir à ma piquette. Mais il me faut de l'eNlraordinaire; sans ra, bernique.
SUZANNE (à demi-voix). Mais, madame!
MADAME DEMBRCN (de même). Que voulez-vous que j'y fasse?
LA LIMONADIÈRE. Taiscz-vous, mauvais sujet.
LE ROULiER. La petite drôlesse commence déjà à faire la farouche, même avec moi son ancien maître. (Suzanne se bouche les oreilles.) Si c'est vrai, ce qu'on dit, comment donc! on parle jusqu'à un greftier.
LA LIMONADIÈRE. Vraiment!
LE ROULIER. On va même jusqu'à un notaire.
LA LIMONADIÈRE. Bah!
LE ROULIER (allumant sa pipe). Ça se conçoit, foi d'homme,
ça se conçoit, parce que Si vous voyez ça, c'est des joues
d'un ferme c'est des
MADAME DEMBRUN (vivement à la limonadière). Madame, si monsieur prétend continuer, je ne puis pas rester davantage.
LA LIMONADIÈRE. Monsieur est une pratique.
LE ROULIER. Qu'est-ce qu'elle a doncc'le dame?
MADAME DEMBRUN. J'ai.... j'ai.... quc vous devriez prendre garde devant qui vous parlez.
LE ROULIER (à la limonadière). Est-ce que j'ai dit quelque chose, madame Gilbert?
LA LIMONADIÈRE. Je n'en sais rien, moi.
LE ROULIER. Il semblerait que je ne sais pas vivre.
MADAME DEMBRUN. Vous ne voyez pas que ma femme de chambre se bouche les oreilles.
LE ROULIER (éclatant de rire). Ah! pardine, si elle se bouche les oreilles Je ne veux pas répondre, mais y aurait
pourtant de quoi. Si c'était une jeune fille, je ne dis pas; mais à son âge, où diable votre servante va-t-elle faire des simagrées !
SUZANNE. Servante!
LE ROULIER. Tiens, la v'Ià qu'entend.
SUZANNE. Des simagrées! des simagrées! grossier que vous êtes! Vous croyez toujours avoir affaire à vos filles de cabaret.