SCÈNE IV. -J-JO
M. FLAMET. Comment! non.
MADAME DEMBRUX. Non , monsieur Flaraet. Jusqu'ici, je crois bien avoir fait tout ce que vous avez voulu ; certainement, je vous défie de m'adresser aucun reproche; mais je vous déclare que rien ne pourrait me décider à risquer un orage au milieu d'une grand'route.
M. FLAMET. OÙ voycz-vous de l'orage?
MAD.AME DEMBRUN. Suzaune, répétez un peu ce que vous avez entendu dire au postillon.
SUZANNE. Oui, il a parlé d'orage.
MADAME DEMBRUN. Vous vovez bien ; ces gens-là, qui sont toujours par voies et par chemins, s'y connaissent mieux que personne ; et la grosse servante que j'ai consultée m'a bien dit aussi : « Madame, dans la saison où nous sommes, on ne peut répondre de rien. »
M. FLAMET. Et là-dcssus uous allous passer la nuit à Chartres?
MADAME DEMBRUX. A Chartres ou ailleurs, je vous avouerai que ça m'est fort indifférent. Chartres est un endroit comme un autre. L'essentiel est d'être à l'abri. Un savant ne doit pas ignorer que rien n'attire le tonnerre comme une voilure qui court la poste.
suzANNU. Je me rappellerai toute ma vie deux dames, à peu près de l'âge de madame et du mien, qu'on a apportées presque mortes chez mon père, d'avoir été renversées de voiture.
JÉRICHO. Par le tonnerre?
SUZANNE. Je ne m'en souviens pas; mais c'est un miracle qu'elles en soient réchappées.
MAD.AME DEMBRUX. Je veux bien croire au miracle pour les autres ; je ne m'y fie pas pour moi.
M. FLAMET. Madame Dembrnn, rétléchissez donc.
MADAME DEMBRUN. .Ml! c'i'st toul rédéchi, mousieur Flamet. Quand j'ai la raison dn mon cùié, rien ne peut me l'aire céder. Il serait par trop ridicule d'aller aux eaux chercher la santé pour se faire tuer en route ; on se ferait moquer de soi. Vous me regardez! Il semblerait que j'extravague. Si de nous deux il devait y en avoir un plus pressé que l'autre, ce de-
vrait être moi ; la saison des eaux n'a qu'un temps; au lieu que des recherches, on a toute l'année pour cela.
M. FLAMET. A ne parler qu'argent, notre voyage coûtera le double.
MADAME DEMBRUN. Qu'est-ce que cela vous fait? vous n'en payez que la moitié.
M. FLAMET. Cette moitié sera double.
MADAME DEMBRUN. Puisque j'y consens. Peut-on regarder à la dépense quand il y va de la vie? Je ne suis pas entêtée, mais pour cela, je tiendrai bon. Dans le fond de l'âme, vous êtes de mon sentiment, j'en suis sûre; vous ne devez pas avoir plus envie d'être tué qu'un autre. Si le temps ne se couvre pas d'ici à une heure, alors rien de mieux.
M. FLAMET (ouvrant la croisée). Mais, regardez-le donc ce temps !
MADAME DEMBRL'N. Je ne m'y connais pas.
M. FLAMET. Il est d'une pureté admirable.
MADAME DEMBRUN. Pureté trompeuse. Pourquoi ce postillon, pourquoi cette servante, auraient-ils dit ce qu'ils ont dit?
M. FLA51ET. Pour VOUS faire rester dans leur auberge.
MADAME DEMBRUN (riant aux éclats). Est-ce que les postillons ont des auberges? C'est l'intérêt que ces braves gens ont pris à moi qui les a fait parler, n'en doutez pas. Je vous dis que j'ai un talisman; vous ne voulez pas le croire. (Faisant l'agréable.) Mais vous en profiterez malgré vous; oui, monsieur Flamet, malgré vous, malgré vous. Suzanne, voyez donc si la grosse servante est occupée ; je ne serais pas fâchée de savoir si ce que je lui ai donné pour son mal de gorge lui a fait du bien.
(Elle sort avec Suzanne.)
M. FLAMET (ne pouvant plusse contenir). Ne me parlez pas, Jéricho, ne me dites rien, je vous le défends. (Il se promène à grands pas.) C'est à se jeter par la fenêtre! Voir de l'orage du temps qu'il fait ! Et toujours triomphante, toujours la raison de son côté! Ah ! sans le respect humain, quel plaisir on aurait à envoyer une pareille compagne à tous les diables!
JÉRICHO (ayant l'air de se parler à lui-même). J'y pensais.