‹ Proverbes dramatiques de Théodore LeclercqChapitre 203 sur 382 · SCÈNE IV · texte numérisé non relu

SCÈNE IV

M. FLAMET. Qui est-ce qui n'y penserait pas? Mais elle connaît tout le monde, elle est très-répandue, elle a une espèce de réputation d'agrément fondée sur je ne sais quoi; on l'a prise comme cela, et l'homme de qui elle se plaindrait serait un homme à pendre.

JÉRICHO. Comme en faisant tout ce que vous faites, on n'est pas sûr qu'elle ne se plaindra pas...

M. FLAMET. Avez-vous un moyen de m'en débarrasser?

JÉRICHO. Je ne sais pas si c'est un moyen de maître; mais moi, je n'en ferais ni une ni deux. A la première couchée, je déménagerais bien gentiment tout son petit butin, je le donnerais à serrer à la maîtresse de l'auberge ; et au point du jour, pendant qu'elle dormirait encore, je demanderais les chevaux, et fouette, postillon.

M. FLAMET. 0 ciel !

JÉRICHO. Dame, monsieur, c'est ce que je ferais; après ça, je n'ai pas de conseils à donner à monsieur.

(11 se met à la fenêtre.)

M. FLAMET (se parlant à lui-même). Ce n'est pas l'embarras, je serai peut-être obligé d'en venir là. Je ne prévois pas que cela puisse finir autrement. Ma réputation n'est pas celle d'un tigre; on ne pourra croire que j'ai tous les torts. Mais quel ennui que d'être forcé, pour me disculper, de faire une relation de mon voyage! d'autant qu'elle aura un grand avantage sur moi ; elle fera des grimaces, des lamentations, et puis elle mentira.

JÉRICHO (parlant parla fenêtre). Ehl bonjour, Antoine.

M. FLAMET. A qui ditcs-vous bonjour?

JÉRICHO. Monsieur, c'est au cocher de monsieur Sénés.

M. FLAMET. Ah! ah ! faites-lui donc signe de venir. (Jéricho obéit.) En effet, la campagne de monsieur Sénés ne doit pas être loin d'ici. (Antoine entre.) Bonjour, mon garçon. Comment se portent votre maître et votre maîtresse?

ANTOINE. Monsieur leur fait beaucoup d'honneur; ils se portent bien.

M. FLAMET. Est-cc qu'ils sont à Chartres dans ce momenl-ci?

ANTOINE. Non, monsieur. C'est moi qui suis venu ce matin

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pour conduire à la diligence de Paris monsieur el madame Gérard, que monsieur doit connaître, et qui ont passé quinze jours à la maison. Je vais m'en retourner à présent avec la voiture.

M. FLAMET. A vide ?

ANTOINE. J'ai un pain de sucre et dix livres de riz.

M. FLAMET. A quelle distance étes-vous?

ANTOINE. On ne compte guère plus d'une lieue; et comme c'est sur la grand'route, c'est comme rien. Mais monsieur a une habitude : mes chevaux ne feraient que deux pas, il veut toujours qu'on les laisse reposer.

M. FLAMET. Ainsi c'est sur la grand'route même?

ANTOINE. Si bien sur la grand'route, que de la grille quelqu'un qui serait dans la diligence, on pourrait lui donner la main. Si monsieur remonte du côté de Châteaudun, il n'aura qu'à regarder sur la gauche, une belle maison avec de grands jardins et un colombier peint en briques, c'est nous.

M. FLAMET. Jéricho, il me prend une idée.

JÉRICHO. D'aller chez monsieur Sénés, je gage.

M. FLAMET. Qu'cu pcusez-vous, Jéricho?

JÉRICHO. Ma foi ! monsieur ce sera une lieue de sauvée.

M. FLAMET. On ne peut pas deviner le temps que madame Dembrun fera durer son orage; du moins, comme cela, je pourrai prendre patience. Elle a parlé d'une heure; qui sait?

JÉRICHO. Est-ce que monsieur me laissera?

M. FLAMET. 1! n'y a pas de doute; et même, Jéricho, je vous recommanderai, pendant mon absence, d'obéir à madame Dembrun comme vous avez l'habitude de m'obéir.

JÉRICHO. Monsieur va-t-il lui parler avant d'aller chez monsieur Sénés?

M. FLAMET. Vraiment non, elle trouverait moyen de m'en empêcher. Mais vous lui direz bien que je ne la retarderai pas d'une minute, et que je vais rester cloué à la grille dont nous a parlé Antoine. Surtout, Jéricho, quelque chose qu'elle fasse, quelque chose qu'elle vous dise, pas d'impatience, pas d'humeur; je vous en saurai gré. Si vous lui donniez la moindre contrariété, j'en serais inconsolable.

JÉRICHO. Partez sans inquiétude, monsieur. Ce sera la pre-

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mière fois que j'aurai à souffrir par rapport à vous; j'en serai content, parce que c'est une occasion.

M. FLAMET. Au revoif, Jéricho, au revoir.

JÉRICHO. Votre serviteur, monsieur.

M. FLAMET. Je n'ai seulement pas demandé à Antoine s'il voulait se charger de moi.

ANTOi.NE. Ah! pardine, monsieur, c'est avec bien du plaisir.

(.M. Flamet et Antoine sortent.)

JÉRICHO (seul). Je parie que je vais avoir du tapage. Ça me serait égal si monsieur ne m'avait pas tant recommandé de me contenir. 11 ne veut pas être dans son tort. Quel brave homme! Voilà pourtant à quoi ça sert d'être savant, ça apprend à se posséder. Je ne suis pas savant, moi, il s'en faut diablement.

(Madame Detnbrun entre.)

MADAME DEMBRLX. Jéricho, OÙ va donc votre maître?

JÉRICHO. Chez monsieur Séné-;, madame.

MADAME DEMERLN. Je l'ai VU monter en voilure.

JÉRICHO. C'est la voilure de monsieur Sénés.

MADAME DEMBRix. El quand je voudrai partir?...

JÉRICHO. Nous le prendrons chez monsieur Sénés.

MADAME DEMBRix (à Suzaune qui paraît). Suzanne, voici du nouveau ; monsieur Flamet qui fait des visites ! Nous allons à présent être obligées de courir après lui.

JÉRICHO. 11 n'y a pas à courir, puisque l'habitation de monsieur Sénés...

MADAME DEMBRL'.x. Eh ! laissez là votre monsieur Sénés. Croyez-vous que je sois une idiote? C'était concerté dés Paris, j'en mettrais ma main au feu. Je voulais prendre la route d'Orléans, pourquoi sommes-nous venus par celle-ci?

JÉRICHO. Parce qu'en général elle passe pour être plus douce aux voilures.

MADA.ME DEMBRUN. Dites plutôt parce qu'elle passe près de ce monsieur Sénés qu'on voulait voir à toute force. Au surplus, vous ne devez pas trahir voire maître; c'est à moi de voir le parti que j'ai à prendre.

lÉRicHO. Madame n'avait qu'à ne pas avoir peur de l'orage.

MADAME DEMBRUN. AloFs c'est donc pouF me punir que voire maître a fait celte escapade?

JÉRICHO. Je n'ai pas dit cela.

MADAME DEMBRUN. En voilà assez.

JÉRICHO. C'est que je neveux pas qu'on croie que monsieur fait des cachotteries. Monsieur est maître comme madame est maîtresse; pourquoi donc se cacherait-il?

MADAME DEMBRUN. En voilà assez, vous dis-je.

JÉRICHO. Monsieur est raisonnable, lui.

(I! sort.)

MADAME DEMBRUN. C'est d'une forco à n'y pas tenir. Jusqu'au domestique que nous allons avoir contre nous à présent! Quelque patience qu'on ait, il est impossible de supporter pareille chose.

SUZANNE. Je ne me donne pas pour sorcière; mais j'aurais dit tout cela d'avance à madame.

MADAME DEMBRUN. Vous savez comme je suis, Suzanne; on me trompera tant qu'on voudra : aussi ne chercherai-je pas à m'excuser. J'avouerai que j'ai été sotte; sotte d'abord d'avoir consenti à m'embarquer dans une voiture qu'on m'avait envoyée trois jours d'avance, et qu'à la moindre inspection je devais trouver incommode.

SUZANNE. Ah! ne m'en parlez pas.

MADAME DEMRRUN. Ce ne Serait encore rien , si nous eussions voyagé avec un homme un tant soit peu complaisant. Quand on doit faire deux cents lieues ensemble, je conçois qu'on ne s'astreigne pas à la dernière galanterie; mais se conduire comme monsieur Flamet ! Prendre deux heures pour déjeuner, lui et son domestique, dans une bonne auberge, et ne trouver rien de mieux pour nous qu'un méchant estaminet, où il nous abandonne aux grossièretés d'une femme abominable et d'un roulier ivre mort!

SUZANNE. Et pourquoi nous quittait-il ? Pour ficeler sa voiture.

MADAME DEMBRUN. Vous n'étiez pas là ; mais, un instant auparavant, ma société lui semblait tellement insupportable, qu'il parlait d'aller niaiser avec des laveuses de laine.

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SUZA>'NE. Niaiser! Je ne crois pas que ce soit un homme qui niaise. Si on pouvait tout dire...

MADA.ME DEMBRUN. Qu'est-ce donc?

SUZANNE. Ah! madame, il y a des choses

MADAME DEMBRUN. ExpliqUBZ-VOUS.

SUZANNE. Madame n'avait donc pas demandé des renseignements? Il n'est pas possible que monsieur Flamet ne soit pas connu.

MADAME DEMBRUN. Il est très-connu, au contraire.

suzARNE. Alors, madame, c'est que le monde est indigne; car on aurait dû prévenir madame.

MADAME DEMBRUN. Prévenir de quoi?

SUZANNE. Madame se rappelle sans doute qu'il était monté sur le siège, à côté de son domestique? Il était bien là....

MADAME DEMBRUN. Très-bien.

SUZANNE. En bon air, pouvant voir tout autour de lui ; certainement il n'était pas possible d'être mieux. Par réflexion, il a parlé de poussière, de soleil; c'était un prétexte; il avait ses projets pour vouloir rentrer dans la voiture.

MADAME DEMBRUN. Quols projets?

SUZANNE (baissant les yeux). Ah ! madame, c'est si scandaleux.

MADAME DEMBRUN. Scaudaleux ! Parlez donc.

SUZANNE. Eh bien! madame, c'était pour me serrer les genoux.

MADAME DEMBRUN (riant de toutes ses forces). Vous serrer les genoux ! à vous ! à vous?

SUZANNE (d'un ton piqué). Oui, madame, à moi, à moi Pourquoi donc pas?

MADAME DEMBRUN (riant toujours). Vous vous serez trompée, ma pauvre Suzanne; la voiture est si étroite qu'il n'est pas étonnant...

SUZANNE. Mais, madame , je dois m'y connaître; et je sais très-bien ce que je dis quand je dis qu'il me serrait les genoux. Il me les serrait évidemment.

MADAME DEMBRUN. D'après Cela, il est capable de tout.

SUZANNE. De tout, madame, de tout. J'en ai la marque.

MADAME DEMBRUx. Uii homme qui n'a pas plus de retenue... Mais songez donc, s'il eût été vis-à-vis de moi !

SUZANNE. Il est possible que le respect...

MADAME DEMBRUN. Il y a des gens qui ne respectent rien , Suzanne; j'en ai connu.

SUZANNE. .T'avais comme un pressentiment de ça, parce que, chaque fois que nous montions en voiture ou (jue nous en descendions, touten ayant l'air de vouloir empêcher nos robes de loucher à la roue, il avait un certain geste qui ne me plaisait pas du tout.

MADAME DEMBRUN. Je n'y avais pas pris garde.

SUZANNE. Oh ! mais, moi, madame, je remarque tout.

MADAME DEMBRUN. Il faut nous en tenir là, Suzanne; nous n'avons pas besoin de chercher autre cliosc. C'est tout simplement un homme immoral. Je suis furieuse contre lui. Faitesmoi faire de l'eau de laitue ; je sens ma figure qui s'échauffe. Pour peu que je me mette en colère, cela ne manque jamais; c'estce qui me retient le plus souvent; j'ai un teint perfide. Je suis sûre aussi que mon nez devient rouge.

SUZANNE. Non, madame, pas encore.

MADAME DEMBRUN. Oh! bien, il ne tardera pas. Vite, vile, Suzanne, de l'eau de laitue.

SUZANNE. Oui, madame.

MADAME DEMBRUN. A telle fin quc de raison, prenez en même temps la boîte que vous avez mise dans le petit coffre de derrière, et surtout ayez soin qu'on ne la voie pas.

SUZANNE. Que madame n'ait pas d'inquiétude , je la cacherai sous mon châle.

MADAME DEMBRUN. Le vilain homme ! voyez un peu à quoi il m'oblige! Je remonte à ma chambre.

(Elles sortent toutes deux.)

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