SCÈNE V
MADAME SÉNÉS. Ni moi non plus.
LUDOVIC. Le moyen de nous faire croire qu'il n'a cette péoccupaiion-là que pour une vieille femme !
M. FLAMET. Un moment, un moment, monsieur Ludovic ; ne me faites pas parler. Je n'ai pas dit que cette dame fût vieille.
MADAME SÉNÉS. Voilà déjà quelque chose.
M. FLAMET. Elle n'a pas plus de cinquante ans.
LUDOVIC. Alors c'est un enfant, et le panier de frai.ses que j'ai fait cueillir pour elle arrivera comme de cire.
MADAME SÉNÉS. Son nom est donc un secret?
M. FLAMET. Je VOUS dirai que comme je me suis un peu égayé à ses dépens, je ne voudrais pas...
LUDOVIC. Egayé ! Vous ne vous êtes pas égayé du tout.
M. SÉNÉS. Le paladin le plus respectueux n'aurait pas été plus réservé que vous ne l'avez été.
(Antoine entre.)
LUDOVIC. Arrivez, arrivez, Antoine.
M. FLAMET. Cette dame vient-elle?
ANTOINE (s'essuyanl le front). Non, monsieur ; elle s'en retourne.
M. FLAMET. Elle s'en retourne! Quoi ! à Paris.
ANTOINE. Oui, monsieur, à Paris.
M. FLAMET. Mais...
M. SÉNÉS. Laissez-le conter. Voyons, Antoine ; vous voilà arrivé à Chartres.
ANTOINE. Eh bien donc, monsieur, dès en entrant dans la cour de la poste, la première chose que je vois, c'est beaucoup de monde et deux dames qui se démenaient comme je ne sais quoi, pendant qu'on décrochait une vache de dessus une calèche. Je demande ; on me répond que c'était l'épouse d'un monsieur Flamel, un savant de Paris, qui venait de le trouver aux genoux de sa femme de chambre, et qu'elle ne voulait plus voyager avec lui. (Tout le monde rit, excepté M. Flamet, qui paraît pétrifié.) Attendez donc, attendez donc; vous allez voir. Le temps d'attacher mon cheval à l'écurie, ce n'était plus ça. La dame était devenue une dame que monsieur Flamet, toujours un savant de Paris, car pour l'instant il n'y a pas à
Chartres de nom plus connu que celui de M. Flaniet, un savant de Paris. Je disais donc que la dame était devenue une dame que monsieur Flamet, un savant de Paris, avait enlevée de force, et que, comme par hasard, la justice venait de lui rendre justice, c'étaient ses effets à elle qu'elle faisait ôter pour s'en retourner chez elle parla diligence. Vous croyez peut-être que c'est tout?
M. SÉNÉS. Il n'y en a pas mal comme cela.
ANTOINE. Oh ! bien oui. V'ià-t-il pas qu'un homme qui avait l'air plus instruit que les autres assurait au contraire que c'était tout le contraire; que monsieur Flamet, un savant de Paris, qui ne pensait à rien de rien, avait voyagé sur sa bonne foi avec la dame; mais que quand il avait vu qu'elle commençait à lui faire trop les yeux doux sur la route, il avait mieux aimé s'enfuir et lui laisser tout son bagage. Ça paraissait plus clair, surtout en regardant la dame, qui n'était pas jeune, et qui était ronge comme une écrevisse, parce qu'en fait de ça, il est sur et certain, pour ce qui est de moi, par exemple...
MADAME SÉNÉS. Assez, asscz, Antoine.
ANTOINE. C'était en vérité risible à voir. La cour do l'auberge où une épingle ne serait pas tombée par terre, des voyageurs à toutes les fenêtres, des rires, des propos, et puis les diligences qui arrivaient, et qui voulaient .savoir aussi... Mais la dame ! oh! la dame! (Il rit.) Est-il possible! Tantôt c'étaient les effets de monsieur qu'elle voulait déménager, tantôt les siens ; elle ne savait plus où elle en élail, elle a\ait la tête perdue. Si elle n'en meurt pas , elle est forte cette dame-là.
M. FLAMET. Et Jéricho ?
ANTOINE. Tiens, c'est vrai. Pardon, monsi.nir. J'oubliais qu'il m'avait donné une lettre pour monsieur.
(Il remet une lettre à M. Flamet.)
M. FLAMET (ouvraut la lettre). Vous permettez?
M. SÉNÉS. Comment donc !
M. FLAMET (lisant). « Monsieur,
« Je prends la liberté de vous écrire ces lignes rapport à ce