GEORGETTE, JULES, LIONEL
JULES. Tiens ! c'est loi , Lionel ?
LIONEL. Oui, mon cher, ne te trouvant pas chez toi, j'ai fait tant d'instances auprès de ton portier, qu'il a fini par se laisser arracher l'adresse de madame.
JULES. Pas de mauvaises plaisanteries, Lionel.
LIONEL. Elle est logée comme une divinité ! Un peu haut; mais l'Olympe n'était pas au rez-de-chaussée. Comme tout cela est bien tenu !
JULES. Qu'est-ce que tu avais à me dire?
LIONEL. La suite de notre conversation d'hier, mon enfant. J'ai comme un remords de penser qu'avec le talent qu'on le
reconnaît, tu ne fasses pas une meilleure figure dans le monde. Ah! si je savais seulement l'orthographe!
JULES. Tu es fou.
LIONEL. Les raisons ne me manqueraient jamais; je n'ai pas d'opinions. Je tancerais ou je caresserais tour à tour les républicains, les carlistes, les vainqueurs de juillet; ceux qui veulent le passé, ceux qui espèrent dans l'avenir ; je serais sévère ou tendre, suivant qu'on me le commanderait, et je roulerais sur l'or, et j'aurais une bonne voiture dans laquelle je promènerais mademoiselle Georgette.
(Il se frotte les mains.)
JULES (remarquant l'embarras de Georgette). Ne l'écoutez pas.
LIONEL. Laisse-moi seulement te faire faire connaissance avec des lurons qui n'ont pas d'autre métier; tu seras honteux de toi-même. Tu verras de quelle manière ils traitent ces misérables qui ont toujours été ennemis du trône et de l'autel.
JULES (riant malgré lui). Veux-tu finir!
LIONEL. Qu'est-ce que cela leur fait? Les trônes les paient très-généreusement; l'autel ne les a jamais beaucoup gênés; ils vont leur train. Tu veux que les journées de juillet aient été une révolution; pour eux révolution et restauration ne sont qu'une comédie dont on a fait une nouvelle distribution de rôles. Eh bien ! ce n'est pas gênant. Ils traitent les nouveaux acteurs comme ils traitaient les anciens; ils leur donnent les mêmes louanges qu'ils donnaient aux autres ; je trouve cela un métier parfait.
JULES. D'oii je conclus que si tu savais l'orthographe, lu n'aurais pas de conscience.
LIONEL. Pas le moins du monde. La vie honorable est trop chère à Paris. Quand on n'a pas de revenus, il faut se vendre.
JULES. Se vendre à ceux qu'on a vaincus!
LIONEL. Il n'y a pas de vaincus ; il n'y a pas de vainqueurs ; il y a un budget. Quand on peut en prendre sa part, on a tort de ne pas le faire. Toutes les utopies doivent viser là. Malheureusement, mon éducation a été trop négligée pour