‹ Proverbes dramatiques de Théodore LeclercqChapitre 224 sur 382 · SCENE II · texte numérisé non relu

SCENE II

que je puisse me mettre sur les rangs, mais j'y pousse tous ceux de mes amis qui savent tenir une plume ; cela m'assure au moins de bons déjeuners.

JULES. Ce que je ne comprends pas, c'est comment ils peuvent se monter la tête pour écrire en faveur de sottises qu'ils blâment intérieurement.

LIONEL. Ils tâchent de se donner de l'humeur contre ceux qui ne veulent pas être leurs dupes; quand ils y sont parvenus, cela leur sert d'opinions.

JULES. Et ces gens-là sont fiers ?

LIONEL. Très-fiers tant que l'argent abonde, et gais comme moi quand ils sont aux expédients. Mademoiselle Georgette a l'air de m'écouter avec attention.

JULES. Je t'assure bien que non.

GEORGETTE. Pardonnez-moi, monsieur Jules.

LIONEL. A la bonne heure. Diable! savez-vous qu'avec l'ordre qu'il a, Jules pourrait bien un jour vous donner un bon carrosse ?

GEORGETTE (avec émotiou). Un carrosse, monsieur! Pourquoi me parlez-vous d'un carrosse? Si je montais jamais dans un carrosse, il faudrait que ce fût celui de mon mari; ainsi, voyez.

LIONEL. Qu'elle est gentille! Elle a ses petits préjugés, . J'aime les préjugés à la folie; c'est si rare à présent.

JULES. En voilà assez, Lionel ; Georgette a autre chose à faire qu'à écouter nos conversations; laissons-la libre. Si tu le veux, je sortirai avec toi.

LIONEL. Je comptais sur elle pour te décider ; c'est ce qui m'enchantait de pouvoir vous trouver ensemble. (A Georgette.) Vous l'aimez bien, mademoiselle Georgette, et vous n'avez pas tort : c'est le meilleur garçon que j'aie jamais connu; il ne lui manque qu'un peu d'aisance. Pourquoi voulez-vous qu'il s'en prive?

GEORGETTE. Rien ne manque à monsieur Jules. (Lionel sourit.) Non, monsieur. Monsieur Jules ne demande rien, ni moi non plus. S'il faisait le métier que vous lui vantez, il serait obligé d'aller dans le grand monde; il aurait toujours la tête occupée de choses dont il ne pourrait pas me parler;

nous aimons mieux rester nous deux, rien que nous deux. N'esl-ce pas, monsieur Jules?

LIONEL. En vérité, elle m'impose. Mais, mademoiselle Georgette, ce métier-là , puisque nous avons commencé par l'appeler un métier, se fait absolument comme on veut, chez soi, sans voir personne. Vous avez votre thème, vous le remplissez ; tout est dit. Il sérail là , sur votre petite table, à s'extasier sur des mesures qu'il ne comprendrait pas; lise battrait les flancs pour vanter le ministre qui lui serait recommandé ce jour-là ; et son travail fini, il serait le maître d'en faire la satire et de l'envoyer imprimer où bon lui semblerait, avec la simple précaution de déguiser son écriture. C'est arrivé un million de fois.

JULES. Je conçois ; cela soulage.

LIONEL. Beaucoup. Il y a de quoi mourir de rire quand il leur arrive de faire entre eux la charge de leurs patrons. L'importance, la morgue, les airs capables qu'ils se donnent sont parfois du plus haut comique, parce qu'ils ont soin de laisser percer la nullité à travers tout cela. C'est d'un vrai, d'un naturel à tourner la tête. Tout ça connaît le genre ministre sur le bout de son doigt.

JULES. Ce sont des serviteurs bien fidèles.

LIONEL. Comme tous les serviteurs. On ne peut pas non plus abdiquer tout à fait son bon sens; il faut bien s'entretenir de temps à autre, sans quoi on finirait par devenir tout à fait stupide.

JULES. Je rirais bien s'il leur venait une bonne fois un véritable ministre, un Sully, par exemple.

LIONEL. Ils flatteraient Sully comme un autre, jusqu'à sa disgrâce. Ces déplacements continuels ont bien avancé les esprits. Je voudrais que tu consentisses à te trouver seulement une heure avec eux. Que risques-tu ? N'es-tu pas de force à le défendre? Viens, je sais l'endroit où plusieurs d'entre eux doivent déjeuner ce matin; ils t'amuseront.

GEORGETTE (à Jules, quî a l'air de la consulter). Monsieur Jules, croyez-moi, n'y allez pas.

LIONEL. Je vous réponds, mademoiselle Georgette, qu'il y trouvera beaucoup de plaisir.

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