SCÈNE XIII
FERNAND (prenant la miniature que madame de Gennetines a placée sur la cheminée). C'est le fameux portrait?
MADAME DE GENNETINES. Il est coifîé à faire horreur.
FERNAND. Je ne prends garde qu'à la figure, qui est charmante.
MADAME DE GENNETINES. C'est un témoin de ce que j'ai été.
FERNAND. Vous n'aimez pas la flatterie?
MADAME DE GEN'NETINES. Je l'ai toujours eue en aversion.
FERNAND. Alors, je n'ose pas vous dire ce que je pense.
MADAME DE GEN'NETiNES. Dites, oh ! dites, moDsieur Fernand ; de votre part, rien ne peut blesser.
FERNAND. C'est que ce portrait est encore frappant de ressemblance.
MADAME DE GENNETINES. J'ai envie de le faire recoiffer à la mode. (Simon approche une table.) Eh! mais, mon Dieu! qu'est-ce que tout cela? des côteletles, du pâté, des œufs frais, pour une personne qui ne veut prendre que du thé! H est vrai que vous êtes là, et que vous avez peut-être bon appétit, vous, monsieur Fernand ? Simon, dites à Delphine de me faire du thé; rien que du thé noir. Elle en trouvera dans la boîte de Chine qui est sur ma console. (Simon s'en va.) Voulez-vous que je vous serve, monsieur Fernand? Voici une côlelelle qui a une mine charmante ! C'est dommage de n'avoir pas faim.
FERNAND. Essayez.
MADAME DE GENNETINES. Crovcz-vous? (Elle prend une côlelelle.) Il est certain que d'être à table avec une personne dont l'esprit vous convient, c'est lout autre chose que d'être avec des ennuyeux. Je suis faite pour l'intimité, moi ; et voyez un peu quel malheur ! sur deux maris, je n'en ai pas eu un avec lequel j'aie pu complètement sympathiser. Voulez-vous que je vous serve du pâté?
FERNAND. Si VOUS en prenez.
MADAME DE GENNETINES. Je ferai tout ce que vous voudrez; nous sommes si bien ! La vie de campagne ne vous ennuie pas?
FERNAND. Il faul être SI riche pour vi\reà Paris.
âi6 LES DEUX SŒURS.
MADAME DE GENNETiNES. Si riche ! noii ; mais il faut de la fortune. Vous me versez du vin, je n'en bois jamais.
FERNAND. Peut-être cela vous fera-t-il du bien.
MADAME DE GENNETiXES. Je suls sans défense. Allons, à votre santé! Cet imbécile de monsieur de Normont avait arrangé dans sa tête que vous deviez être l'amant de Léonide. « Quelle pauvreté! lui ai-je répondu. Monsieur Fernand, qui a été à même de faire des comparaisons, n'a pas pu s'attacher à une petite fille qui est assez gentille, mais qui n'a aucune éducation, aucun talent. »
FERNAXD. Si elle n'a pas de talents, ce serait sa faute; car elle a eu bien des maîtres.
MADAME DE GEXNETiNES. Elle a eu des maîtres !
FERNAND. Tous Ics tableaux que vous voyez ici sont d'elle.
MADAME DE GENNETiNES. Vraiment ! Je ne me connais pas en peinture, malheureusement; mais la peinture, c'est toujours dans le sj^stème de sa mère; c'est un talent de recluse. Elle n'est pas musicienne?
FERNAND. Pardounez-moi ; elle joue très-agréablement de la harpe et du piano.
MADAME DE GENN^ETiNES. Je n'en ai pas vu dans la maison.
FERNAND. Comme c'est assez volontiers le matin qu'elle étudie, de peur de vous incommoder, elle les a fait transporter à l'autre extrémité du bâtiment.
MADAME DE GEXNETiNEs. Vous m'avouerez que ma sœur est inconcevable de ne pas m'avoir dit un mot de tout cela.
FERNAND. Vous allez me faire faire une indiscrétion. On vous prépare la surprise d'un concert pour lundi.
JUDAME DE GEN'NETiNES. Y aura-t-il du monde à ce concert?
FERNAND. Ce Sera une véritable fête.
MADAME DE GEN^NETiNES. Ce que c'est que les cachotteries! Il était possible que je n'eusse rien à mettre pour ce jour-là, et je n'aurais pas eu le temps de faire venir de votre ville ce qui aurait pu me manquer.
FERNAND. Enfin, vous voilà avertie.
MADAME DE GENNETiNUS. Par bouheur, le ciel m'a créée prévoyante, et j'ai apporté de quoi faire face à tout.