‹ Proverbes dramatiques de Théodore LeclercqChapitre 264 sur 382 · MADAME DE GENNETINES, LE GÉNÉRAL · texte numérisé non relu

MADAME DE GENNETINES, LE GÉNÉRAL

MADAME DE GENNETINES. Vous êtes toujouFS en activité, général?

LE GÉNÉRAL. Oui, madame, et depuis bien longtemps. J'ai été soldat de la république, sous le premier consul. MADAME DE GENNETINES. Vous êles douc républicain? LE GÉNÉRAL. Sous le premier consul le gouvernement avait déjà un chef. D'ailleurs, en entrant dans la carrière, j'ai commencé par me dire : Te voilà soldat, tu dois être passif. Le premier consul est devenu empereur; il le méritait bien, il faut en convenir.

MADAME DE GENNETINES. Nous lui avous pardonné. LE GÉNÉRAL. Un si grand génie! législateur, conquérant, universel , sans tout le reste. C'était un aigle , c'était un homme à qui rien n'échappait, qui prévoyait les moindres choses. Il faut des siècles pour produire une âme de cette trempe-là.

MADAME DE GENNETINES. Avec quol feu VOUS en parlez! LE GÉNÉRAL. J'avoue qu'à mes yeux c'était un dieu sur la terre. Aussi me suis-je battu pour lui jusqu'au dernier moment; mais enfin, je ne pouvais pas empêcher la restauration de revenir.

MADAME DE GENNETINES. Il cst fort heuroux que vous n'ayez pas pu l'empêcher.

LE GÉNÉRAL. A vrai dire, dans le premier moment, cela ne me plaisait que jusqu'à un certain point, je ne m'en cache pas, parce qu'on m'avait dit, comme tout le monde le croyait alors, que, par suite d'infirmités assez graves, Louis XVIII allait nous revenir avec un jupon. Diable! diable! un jupon ! pensais-je en moi-même, un roi en jupon! j'ai peur que cela ne fasse un bien mauvais effet. Quand j'ai vu qu'il avait une culotte, j'ai trouvé qu'il pouvait faire un roi tout comme un autre. Et puis l'exil l'avait mûri ; il avait médité sur le bonheur de la France; il me donnait de l'avancement. Qu'est-ce que je veux, moi, avant tout? servir mon pays.

322 LES DEUX SCeURS.

MADAME DE GENNETiNEs. Prenez-v garde, général; si vous croyez ne devoir servir que votre pays, vous êtes républicain ; vous ne vous regardez plus comme le sujet de personne.

LE GÉNÉRAL. Pardonnez-moi, pardonnez-moi.

MADAME DE GENNETiNES. Quoi ! VOUS VOUS regardez sujet de ceci, comme vous vous regardiez sujet des rois légitimes?

LE GÉNÉRAL. Je suis militaire, je suis passif; je suis sujet à être mis à la retraite par ceci, comme j'y étais sujet sous autre chose; je ne puis donc pas faire autrement que de me regarder comme sujet. Tout ce qui est employé par un gouvernement, tout ce qui reçoit de l'argent de lui aurait mauvaise grâce à venir dire qu'il n'est pas sujet. Ce sont les véritables sujets; les autres ne le sont qu'autant qu'ils le veulent.

MADAME DE GENNETiNES. Je ne sais quB vous répondre. J'ai d'excellents sentiments; mais je ne suis pas forte pour raisonner; et puis, ce que vous me dites ne me paraît pas très-clair.

LE GÉNÉRAL. Parce que vous oubliez que je suis passif.

MADAME DE GENNETINES. C'est cc qui m'cmbrouille.

LE GÉNÉRAL. Cependant cela explique tout; et c'est tellement ma règle de conduite, que lorsque mon fils m'a écrit en me donnant les raisons qu'il avait pour quitter le service, je lui ai répondu courrier par courrier : « Puisque vous raisonnez, vous faites bien de renoncer à l'état militaire. » Ainsi, vous voyez que je suis conséquent. J'écoute à présent tout ce qu'il me dit, il n'est plus sujet; je lui laisse même la liberté de me blâmer.

MADAME DE GENNETINES. Dans ce quc je puis entrevoir de votre système, il y a beaucoup de prudence.

LE GÉNÉRAL. BeaUCOUp.

MADAME DE GENNETLNES. La prudencc cst uue grande vertu. Vous deviez faire un excellent mari.

LE GÉNÉRAL. D'autant plus excellent que j'ai très- peu habité avec ma femme. Nous étions séparés de biens. Quand on est séparé de biens, le reste est si peu de chose!

MADAME DE GENNETINES. Général, VOUS me ferez taire aussitôt que VOUS trouverez mes questions indiscrètes.

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