SCENE X
coiiJiue ceuv-ei, un homme raisonnable ne doit désirer ({u'une chose : être impopulaire.
LE SOUS-PRÉFET. Je ne vois pas alors ce qui vous empêchait de rentrer chez vous.
LE DÉPUTÉ. Tant que j'ai pu croire qu'il y avait du danger
LE SOUS-PRÉFET. Danger d'être reçu comme un homme impopulaire; c'est votre ambition.
LE DÉPUTÉ. Mon courage n'est pas aveugle, ce n'est pas celui d'un fou. Il a des bornes. Certainement si !a force publique eût été convoquée
LE sous-PKÉFET. Nous n'avons pas de garnison dans ce moraenl, et la garde nationale ne se montre guère en pareille circonstance.
LE DÉPUTÉ. Et pourtant vous n'hésitiez pas à me pousser hors de votre maison.
LE SOUS-PRÉFET. Tenez, monsieur, nous ne nous entendrons jamais, parce que nous nous cachons réciproquement les pensées qui nous occupent. Nous ferions mieux de nous parler à cœur ouvert.
LE DÉPUTÉ. Qu'avez-vous à me reprocher?
LE SOUS-PRÉFET. C'était la question que j'allais vous faire pour mon compte.
LE DÉPUTÉ. N'est-ce pas à moi que vous devez votre place?
LE SOUS-PRÉFET. Loin de le nier, je vous en ai toujours accusé.
LE DÉPUTÉ. Accusé! L'exprcssion est heureuse. Je suis donc bien coupable à vos yeux d'avoir voulu vous sauver de la dissipation dans laquelle l'oisiveté vous aurait nécessairement fait tomber? Quelque bien assise que soit une fortune, elle n'est pas inépuisable.
LE SOUS-PRÉFET. L'amour de l'indépendance m'aurait préservé des folies qu'il vous plaisait de craindre pour moi.
LE DÉPUTÉ. L'indépendance! quand on peut servir son pays. Vous avez beau rire, monsieur, un homme en place est plus utile qu'un indépendant ; c'est pounpioi je mettais de l'intérêt à ce que vous apprissiez l'administration.
LE SOUS-PRÉFET. Kn Cela vous avez parfaitement réussi ;
j'en sais tout ce qu'on peut en savoir, c'esl-à-dire qu'il n'y a pas d'administration.
LE DÉPUTÉ. De mieux en mieux! Il ne faut plus s'étonner si votre préfet se plaint que vous ne répondiez pas même à ses lettres.
LE SOUS-PRÉFET. C'est par prévoyance. Sur deux lettres qu'il m'écrit, il y en a toujours une pour m'engager à ne pas tenir compte de la précédente.
LE DÉPUTÉ. Est-ce sa faute si lui-même reçoit continuellement de pareils contre-ordres? Mais au moins il répond.
LE SOUS-PRÉFET. Il 3 plus de commis que moi.
LE DÉPUTÉ. Et avec soumission.
LE SOUS-PRÉFET. Cela tient au caractère.
LE DÉPUTÉ. Que de fois j'ai arrêté votre destitution !
LE SOUS-PRÉFET. Js VOUS en remercie bien sincèrement, car je ne veux pas être destitué.
LE DÉPUTÉ. Vous ne le voulez pas !
LE SOUS-PRÉFET. Non. Un homme qui a subi une place jusqu'à sa destitution ne peut pas réclamer une grande confiance pour la franchise de ses opinions. On lui suppose toujours du dépit, et cela pourrait me nuire parla suite.
LE DÉPUTÉ. Je ne vous comprends pas.
LE SOUS-PRÉFET. Si je me présentais comme candidat au conseil du département, par exemple.
LE DÉPUTÉ. Ou pour la députation.
LE SOUS-PRÉFET. Daus le cas où la chambre serait dissoute, pourquoi pas?
LE DÉPUTÉ. J'aurais joué un joli jeu. Je ne vous avais fait nommer sous-préfet que pour assurer ma réélection ; il se trouve que c'est un rival que je me suis donné.
LE SOUS-PRÉFET. Un rival ! c'est me faire trop d'honneur ; un concurrent tout au plus.
' LE DÉPUTÉ. En attendant, voyez en moi un juge, monsieur. J'ai votre destitution toute prête. Le ministre m'avait laissé la faculté de l'anéantir ou de l'envoyer à votre préfet si je vous trouvais indigne d'indulgence. D'après notre conversation, puis-je hésiter ?