‹ Proverbes dramatiques de Théodore LeclercqChapitre 337 sur 382 · SCÈNE X · texte numérisé non relu

SCÈNE X

LE SOUS-PRÉFET. N'Iiésilez que le temps qui m'est nécessaire pour lui faire remettre ma démission.

LE DÉPUTÉ. Ah! ah! vous demandez des faveurs, grand politique futur! Il ne fallait pas me confier que vos projets ambitieux reposaient sur la gloire d'avoir répudié le gouvernement.

LE SOUS-PRÉFET. Vous âvez raisoH : c'est une faute que j'ai faite.

LE DÉPUTÉ. Destitué! destitué !

LE SOUS-PRÉFET. -Mais, monsieur...

LE DÉPUTÉ. Pas de grâce. Destitué !

(On entend de la musique au dehors. Le député s'arrête, écoute avec attentiou; et à mesure que l'aubade continue, il laisse apercevoir l'émotion la plus vive.)

LE SOUS-PRÉFET (qui n'a rien perdu de cette scène, dit à part : ) Dieu me pardonne! il prend cela pour lui.

LE DÉPUTÉ (d'un ton très-radouci). Auguste, qu'est-ce donc?

AUGUSTE. Ce n'est pas un charivari.

LE DÉPUTÉ. J'entends bien. On dirait d'une aubade.

LE SOUS-PRÉFET. Ce n'est pas autre chose.

LE DÉPUTÉ. Tu n'as pas l'air étonné. Tu t'y attendais donc?

LE SOUS-PRÉFET. Rien ne se fait ici sans que j'en sois prévenu.

LE DÉPUTÉ. Je n'ose pas te demander à qui tu la crois destinée.

LE SOUS-PRÉFET. Eh ! parbleu ! à un député.

LE DÉPUTÉ. C'est singulier ; sous les fenêtres !

LE SOUS-PRÉFET. Cela ne peut pas vous déplaire.

LE DÉPUTÉ. Comment! Quoi! Ce serait! C'est

impossible! Mais qu'avait donc ce monsieur Louchel? C'est un monstre que monsieur Louchet! Il nous trompait tous les deux.

LE SOUS-PRÉFET. Il ne m'a jamais trompé.

LE DÉPUTÉ. Mauvais sujet, qui l'amusais à te laisser faire une scène ridicule !

LE sotTS-PRKFET. Deslilué! destitué'

LE DÉPUTÉ. Cette musique est vraiment délicieuse ! Je t'avoue que je suis confus. Que de générosité dans tes amis ! Car enfin, à vos yeux, mes enfants, je ne dois pas mériter tant d'honneurs. Vous m'accuseriez de faiblesse, que je n'aurais rien à vous répondre. Mais je te jure, Auguste, qu'on ne peut me reprocher que cela. Pour le reste, tu me connais assez... Tu es bien persuadé... Je ne le crois même pas des autres. Nous sommes dans cette chambre comme dans une machine pneumatique; on nous fait l'air ou le vide à volonté. Quand on voit un pouvoir qui pleure, un pouvoir qui craint, un pouvoir qui vous prie de le sauver, on se laisse aller sans savoir ce qu'on fait. C'est une fantasmagorie perpétuelle. Viens donc m'embrasser.

(Il se laisse tomber dans ud fauteuil.)

LE SOUS-PRÉFET. Non, non, destitué!

LE DÉPUTÉ. Ah ! de grâce ! sois plus généreux ; ne reviens pas là-dessus... Il faut que je me montre à ces jeunes gens, que je les remercie. C'est bien le moins que je leur doive.

(11 va pour se lever.)

LE SOUS-PRÉFET (Ic fofcant doucement à se rasseoir). Ne faites pas cela.

LE DÉPUTÉ. Je ne serais pourtant pas fâché de leur faire entendre que si nous laissons passer bien des choses avec trop de facilité, c'est que nous comptons intérieurement, pour les rectifier, sur l'opinion publique, sur cette bonne jeunesse si intelligente, et qu'on ne persécute que parce qu'elle ne veut pas se laisser tromper. Voilà tout le secret.

LE SOUS-PREFET. Ils le Savent aussi bien que vous.

LE DÉPUTÉ. Quand je pense à toute la peine que se donne ce pauvre pouvoir pour obtenir de loin à loin des ovations si mesquines, et que moi, sans m'en douter, sans avoir rien fait pour cela... tu le sais mieux que personne, Auguste; tu es témoin que je n'ai rien fait pour cela. C'est une grande satisfaction. (Il se lève précipitamment et se dirige vers une croisée.) Je n'y tiens pas; je veux absolument les remercier.

LE SOUS-PRÉFET (l'arrêtant). Non, non, je vous en conjure.

LE DÉPUTÉ. Mais vraiment, mon cher Auguste, tu es...

LE SOUS-PRÉFET. Destitué, destitué !

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