‹ Proverbes dramatiques de Théodore LeclercqChapitre 42 sur 382 · ACTE 1, SCÈNE II · texte numérisé non relu

ACTE 1, SCÈNE II

élever en France, lui avait fait toucher en même temps une très-grosse somme d'argent.

MADEMOISELLE MODESTE. Mais il n'y a pas de secret à cela, mon enfant, puisque c'est dans le testament.

ROUSSEAU. Eh bien donc, pourquoi l'appelez-vous une étrangère? Une étrangère est quelqu'un qui n'a rien, qu'on élève par charité, une personne qui est à charge enfin,

M.u)EMOiSELLE MODESTE. Une étrangère est une personne qui n'est pas de la famille.

ROUSSEAU. Une belle raison ! Elle aurait été plus riche à elle seule que notre défunt maître et son neveu tout ensemble, si son père ne s'était pas noyé, lui et tout son bien, en revenant d'Amérique.

MADEMOISELLE MODESTE. A.ssurément.

ROUSSEAU. C'est donc la preuve que je dois m'intéresser à elle plus qu'à ce neveu qui va venir prendre sa place, d'autant que je n'ai pas grande idée de lui. Il y a une chose certaine d'abord, c'est que son oncle ne l'aimait pas.

MADEMOISELLE MODESTE. Uo défuut n'aimait personne.

ROUSSEAU. Il aimait mademoiselle Emma.

MADEMOISELLE MODESTE. Elle est si patiente!

ROUSSEAU. Voilà dix ans que vous êtes dans cotte maison , et vous ne connaissez pas le colonel ! Cependant monsieur lui a écrit assez souvent pour l'engager à venir.

MADEMOISELLE MODESTE. Un militaire a des occupations.

ROUSSEAU. Dans les petits grades; mais un colonel! S'il avait eu un peu d'àme, est-ce qu'il aurait abandonné ainsi un pauvre vieillard?

MADEMOISELLE MODESTE. Il cst vrai que le pauvre vieillard était si aimable!

ROUSSEAU. Mon Dieu ! mademoiselle Modeste, vous lui en voulez terriblement, et je ne vois pourtant pas qu'il vous ait si mal traitée. Il vous a laissé une assez jolie rente pour l'avoir tourmenté comme vous avez fait; moi qui étais moins ancien, il ne m'a pas oublié non plus; et quand il avait tant de raisons pour déshériter son neveu, il lui laisse toute sa fortune ; ce n'est pas là un monstre.

MADEMoiSELLLE MODESTE. Parce quc tu ne comptes pour

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rien le mauvais sang que j'ai fait loul le temps que je l'at servi. Va, va, j'ai bien gagné ma renie; s'il l'a donné quelque chose, c'est qu'il ne pouvait pas l'emporter. Reste donc son neveu ; pardi 1 monsieur le colonel n'attendait pas après cela.

ROUSSEAU. Il n'a pourtant pas renoncé à la succession.

MADEMOISELLE MODESTE. Pourquoi y aurait-il renoncé? Mais tu vois qu'il ne s'est pas beaucoup pressé pour venir en prendre possession. (Avec un air de satisfaction.) Il va affermer ses terres, à coup sûr ; un colonel ne peut pas rester ici ; il gardera seulement le château pour venir s'y divertir de loin en loin avec ses amis ; et le reste du temps, nous serons comme les maîtres. Le dimanche, nous ferons danser les paysans devant la grille, comme faisait mademoiselle Emma, et je compte bien aller à l'église dans le banc réservé.

ROUSSEAU. Je n'ai pas l'imagination aussi flatteuse que vous. Aussi ai-je averti Marie , si monsieur le colonel s'avisait do vouloir faire l'agréable avec elle, de ne pas barguigner à lui demander son compte. Je me charge de lui trouver une autre place, moi.

MADEMOISELLE MODESTE. Quand il ferait l'agréable avec Marie, que t'importe?

ROUSSEAU. Écoutez, mademoiselle Modeste, Marie est une pauvre fille ; elle ne doit pas en savoir davantage.

MADEMOISELLE MODESTE. Ah ! luais, Rousscau , te voilà dans les plus grands principes. Tu vas peut-être me trouver trop parée, à mon tour.

ROUSSEAU. Pour vous, il n'y a pas de danger.

MADEMOISELLE MODESTE. Comment l'entends-tu, Rousseau ?

ROUSSEAU. Vous avez de l'expérience.

MADEMOISELLE MODESTE. Tu n'en sais rien, Rousseau. Mais j'ai au moins un instinct t|ui me dit qu'il faut aller .<elon le vent. Le défunt était triste, maussade; il nous faisait tous damner pour rachelcM" ses viuiiv péchés; je m'étais faite revêche [lour a\oir au moins ra\aiilage de pouvoir ciier aussi de temps en temps. A présent ce n'est plus cela; voici un jeune homme, et je reprends mon caractère; je redeviens aimable,

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