SCÈNE III
EMMA, ROUSSEAU, mademoiselle MODESIE.
EMMA (des clefs à la main). Tenez, Rousseau, voici des ciels que vous donnerez à monsieur Sinclair aussitôt son arri\ée. (A mademoiselle Modeste.) En voici d'autres pour vous, mademoiselle Modeste.
MADEMOISELLE MODESTE. Mais, mademoiselle, il me semble que rien ne pressait; vous n'allez pas nous quitter tout de suite?
EMMA. Pardonnez-moi, j'attends madame d'ïvari, qui doit venir me prendre, pour m'emmener chez elle.
MADEMOISELLE MODESTE. Vous ne verrez pas monsieur?
EMMA. Pas aujourd'hui... Au surplus, je n'en sais rien. Je ferai ce que madame d'Yvaii me dira de faire.
MADEMOISELLE MODESTE. Jo VOUS prie, mademoiselle, de croire que cette séparation est un grand chagrin pour nous.
ROUSSEAU. Pour moi, du moins, mademoiselle, et pour cette pauvre Marie, qui n'ose pas venir vous faire ses adieux, tant elle a pleuré ce matin.
EMMA. Elle a tort. Je ne vais qu'à une lieue d'ici.
ROUSSEAU. C'est égal, mademoiselle, nous ne vous enlendrons plus chanter; nous ne vous verrons plus ni danser ni courir; nous ne pourrons plus rien faire pour vous. Quelle désolation ! Enfin, j'ai encore plus de courage que Marie, je puis vous parler, au lieu qu'elle ne le pourrait pas. Votre cadeau lui a encore renouvelé son chagrin. Et moi, mademoiselle, par quoi donc ai-je mérité tout cet argent (jue vous m'avez donné? Je l'ai reçu sans savoir ce que je faisais; il est encore sur mon coffre.
EMMA (riant). It faut le mettre dedans, mon pauvre Rousseau ; il y sera mieux.
ROUSSEAU. C'est singulier ce que c'est que l'allachement ! Pardon, mademoiselle, j'ai beau savoir que vous vous en allez, je ne peux pas le croire. Ça va être un autre qui sera notre maître ; vous ne nous serez plus de rien ! les jambes m'en tremblent. Nous étions si bien accoutumés à mademoiselle, et nous craignons tant qu'il n'en soit pas de même avec monsieur Sinclair.
MADEMOISELLE MODESTE (d'un tou d'importance). Rousseau, voilà de ces choses qu'on ne doit jamais dire. On peut regretter mademoiselle, sans qu'il soit besoin pour cela de chercher à déprécier un maître que nous ne connaissons pas encore.
EMMA (gaîment). Oui, oui, Rousseau, vous n'êtes pas assez savant pour votre position.
MADEMOISELLE MODESTE. N'est-îl pas vrai, mademoiselle? Au lieu de se permettre des jugements téméraires sur monsieur, occupons-nous d'abord de lui plaire.
EMMA {régardant la toilette de mademoiselle Modeste). Vous prêchez d'exemple, car vous n'avez rien négligé pour cela.
MADEMOISELLE MODESTE. Mademoiselle plaisante sur ma toilette.
EMMA. Non, vraiment ; elle est de devoir.
ROUSSEAU (à part, en s'en allant). Elle n'a pas perdu sa gaîlé ; c'est toujours ça.
(11 sort.)