‹ Proverbes dramatiques de Théodore LeclercqChapitre 87 sur 382 · SCÈNE V · texte numérisé non relu

SCÈNE V

ce qu'on souffre à c't âge-là. Tu ne le le rappelles plus, toi, Malliurin; les hommes ça n'a pas de mémoire. Et vous, voisin Thomas, avez-vous jamais su ce que c'était que l'amour?

MATHURIN. Allons, voisiu, répondez.

jiATHURi.NE. Je suppose qu'on donne un mari riche à nol' enfant; car c'est toujours c'te richesse que vous recherchez, vous autres; à coup sûr, ce sera un vieux, un homme qui serait son père; quand on est jeune, on n'est pas encore riche; ou ben ce sera un jeune homme, si on veut, dont les parents seront arrondis. Qu'est-ce qu'il arrivera? que les parents de ce jeune homme voudront peut-être que nol' Thérèse aille habiter cheux eux; un vieux non plus ne voudra pas demeurer avec nous. De toutes façons, nous n'aurons plus d'enfant. Au bout d'un an, nous serons des étrangers pour elle; elle ne viendra plus nous voir que par visites, et nous vieillirons, Mathurin et moi , sans que ça nous ait servi à rien d'avoir une fille. Dites donc comme moi, voisin.

MATHURIN. N'est-ce pas qu'elle dégoise joliment not' femme?

MATHURINE. Choisissous Gcrvais. C'est un brave garçon, qu'est franc, gai, travailleur, qui nous respecte, qui nous aime, et qui sera reconnaissant de ce que je ferons pour lui. Nous prendrons avec nous sa pauvre mère, et nous ne ferons tous qu'une famille. Thérèse ne brillera pas tant; eh ben, elle ne brillera pas tant; ce n'est pas une nécessité. Mais comme elle sera heureuse, en récompense! Elle n'aura autour d'elle que des gens qui l'aimeront, qui la chériront; et puis vois donc, mon homme, queulle joie pour nous ! Tous les ans, un petit garçon ou une petite fille.

MATHLRiN. Entendez-vous, voisin, ma femme à qui il faut un petit garçon ou une petite fille tous les ans!

MATHURINE. Si on pouvait dire : « Y a un autre mari pour elle dans le village. » Mais n'y en a pas. Ainsi faudra donc la quitter, nous en séparer! Penses-tu à ça, Mathurin?

MATHURIN. Comment! n'y a pas d'autre mari que Gervais dans le village?

MATHURINE. NoH, ct tu le sais tout aussi ben que moi. IV. 6

MATHURIN. Charchons donc.

MATHURINE. Nous avons assez cherché, qu'i me semble.

MATHURIN. Et le voisin Thomas, tu ne le comptes pour rien ?

MATHURINE (riant aux éclats). Ah ! ah ! ah ! ah ! c'est b(Mi trouvé. Lui qui a déjà manqué de m'épouser dans le temps! Faut le garder pour une des filles à Thérèse.

THOMAS. Vous êtes toujours plaisante, dame Mathurine.

MATHURINE. Vous ne voyez pas que c'est une malice de mon mari pour ne pas me répondre?

THOMAS. Et si ce n'était pas une malice ; si c'était la vérité?

MATHURINE. Avec quel sérieux il dit ça! Ne dirail-on pas qu'il parle pour de bon?

THOMAS. Certainement je parle pour de bon.

MATHURINE. Vous nc m'attraperais pas ; je vous connais pour un goguenard.

THOMAS. N'y a pas de goguenarderie à ça.

MATHURINE. Allons donc.

THOMAS. La preuve, c'est que je vous demandons ïharèse pour femme.

M.^THURiNE. Je ne vous écoute pas.

THOMAS. Je vous jure cependant

MATHURINE. Vous mo jureriais d'ici à demain, que ce serait tout de même. Vous n'êtes pas fait pour le mariage; sans ça, est-ce que vous sériais encore garçon?

THOMAS. On écoute les gens, du moins.

MATHURINE. On n'a jamais été obligé d'écouter les gens qui se moquaient.

THOMAS. C'est que je ne me moque pas.

MATHURINE. Ta, ta, ta, ta ; je suis aussi fine que vous. Au revoir, voisin.

(Ail lieu de sortir, elle se cache derrière des arbres, et se montre de temps en temps aux spectateurs.)

THOMAS (d'un air menaçant). C'est comme ça! Ahben! nous allons te le rendre.

MATHURIN. V'Ià les femmes qui n'ajoulont plus de foi à ce que vous dites; c'est signe de retraite, ça, voisin.

THOMAS. De retraite tant que vous voudrais; mais je ne

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