SCÈNE VIL
VALISANNE, FERMENT, sous le costume de d'Omnes.
D'OMNES, l'arrêtant.
Monsieur de Yalisanne , c'est vous -, c'est moi , •NJ. d'Omnes.
VALISANNE.
Je ne vous attendais que demain.
D'OMNES
Blâmeriez.-vous mon impatience , et peut-on ne pas en avoir quand on court après le bonheur de vous appartenir. Vous savez que je possède le goût de tous les arts ; mais , avant d'en faire usage , je voudrais connaître les dispositions de votre adorable pupille. Dois- je l'attaquer en déclamant, en clianlaiit , en peignant, en dansant.^ De grâce inslruisezîuoi , afln que nos cœurs s'entendent , et que l'art fasse naître en nous une sympathie naturelle , et cet instinct des cœurs qui réunit les âmes.
VALISANNE.
Je ne comprends pas trop ce que vous me faites l'honneur de me dire.
D'OMNES, à part.
INi moi non plus.
Air : La plus belle promenade.
Vous savez que sur ma tête S'élève plus d'un laurier, Agriculteur et poëte , Astronome et chansonnier.
Jà sur la double colline Mon luth a rendu des sons, Je de'clame , je dessine , Je danse et fais des chansons.
VALISÂNNE.
Monsieur vous avez Lien des talens.
D'OMNES
Talens , n'est pas le mot. Je n'en possède aucun ; mais je les cultive tous. Je suis amateur.
VALISANNE, àpart.
Ce mot me fait trembler.
D'OMNES
Permettez-moi de vous offrir quelques-uns de mea ouvrages. Voici un petit tableau où je me suis peint moi-même.
VALISANNE, à part
Quelle croûte !
D'OMNES
Une lyre (Vunc main, un crayon de l'autre, je m'adresse aux neuf muses :
Air: Caché sOus les habits d'un esclave africain.
Ce tableau varié doit charmer vos regards ;
J'y rends, en amateur , lioinmage à tous les arts.
J'adore Polymnie,
A l'aimable ïhalie
J'adresse un madrigal :
De ce petit génie
Dont i'si fait la copie ,
Je si^s l'original.
Remarquez comme la lumière que je fais tomber sur le Parnasse est pâle , je dirai même obscure ; le ciel de la littérature est couvert de nuages. C'est une petite épigramine d'amateur contre les auteurs Biodernes. Comment trouvez-vous tout cela ?
VALISANNE.
Cela n'est pas très- mal. Mais il eût été plus adroit peut-être de représenter sous la forme d'un petit génie une autre personne que vous même.
D'OMNES
Monsieur , le njieilleur moyen de se faire considérer par les autres , c'est de se considéier soi-même. Voilà ce que m'ont appris par leurs exemples la plupart
des ai listes et inème des amateurs de nos jours , et je tiens à paraître sous la forme d'un petit génie. Mais laissons mes dessins, je vais ^ous eommuuiquer le plan d'une tragédie romantique.
VALISANNE, à part,
Miséricorde !
D'OMNES
Celle-ci e5t d'un genre tout-à-fsit nouveau. L'action dure trois ans , la scène se passe dans les quatre parties du monde. On y verra des moines, des mauvais sujets, des princes, des niais, des tvrans et des fossoyeui's.
VALISAÎnNE.
Vous oubliez les règles d'Aristote.
D'OMNES
Air: Trouverez-vous un {)arliment ?
Avistotc est un radoteur , Horace n'est qu'un petit-maître; Boileau n'est qu'un IVoid riraaHleur, Monsieur Scheigel , voilà mon maître.
Grimni , le lord Biron et Sclieigel , Ont seuls connu le vrai tragique , Pour être un poëte immortel , Je suis poëte romantique.
VALISANNE
Romantique ! Qu'est-ce que cela signifie ?
D'OMNES. Ah! monsieur, c'est une expression nouvelle et sublime; elle nous vient d'Allemagne, elle dépeint cette partie de la tragédie dans laquelle les peuples du Nord ont excellé. Cet art de mettre en contraste le langage des porte-faix avec celui des princes , les ciis des fossoyeurs avec les menaces des tyrans. JNos auteurs français n'ont jamais connu le genre romantique -, aussi , en fait de tragédie , M. Sclieigel , lord Biron et lady Morgan prétendent que Corneille , Racine et Voltaire n'y entendaient pas grand'chose.
VALISANNE.
Quel blasphème !
Air : Un moment décide la gloire.
Du beau siècle auguste merveille, O vous , que couronne le temps ' Divin Racine , grand Corneille , Pardonnez ces cris insultans.
Malgré les critiques sauvages Des déserteurs de vos autels , Vous aurez toujours nos hommages , Et vos écrits sont immortels.
D'OMNES
Vous vous fâchez?
VALISANNE, à part.
J'ai tort , amusons-nous de cet original. ( Haut. ) Revenons à votre tragédie.
D OMNES
Poui' obtenir une couleur lilsloriq;!!' et locale ,
c'est dans l'histoire de JFrance que j'ai puisé mon
sujet.
VALISANNE.
Quelle époque avez-vous choisie ?
D'OMNES
Une époque très-reculée , et qui se perd dans la nuit des temps. Pépin-le-Bref , Charlcs-le-Simple , ne sout point mes héros ; mes vers datent de plus loin.