‹ Proverbes dramatiquesChapitre 5 sur 122 · SCÈNE IV · texte numérisé non relu

SCÈNE IV

VICTORINE, LOUISE, le commardevu D'ORMESSON.

LE COMMANDEUR

Mille bonjours, belle comiessej puissions-nous vous fêter dans cinquante ans !

Mille grâces , monsieur le commandeur.

LE COMMANDEUR

En vérité , vous avez un port de reine , daignez au moins me compter parmi les officiers de votre couronne. Quelle charge me domierez-vous ? voyons . ferez-vous de moi un maître-d'hôtel , un échanson . un pannetier , un officier des gobelets ?

VICTORINE

Monsieur le commandeur , vous vous rabaissez trop.

LE COMMANDEUR

C'est s'élever que de vous servir , et l'intendant de votre argenterie- ne serait pas sans occupation. (// regarde la table. ) Vous ne manquez pas de vaisselle , à ce qu'il paraît ; vous avez toujours une grande for-

N'EST PAS OR. u^

lune , et je vous en félicite. Cela n'est pas inutile par le temps qui court.

VICTORINE

Je vous remercie de votre obligeance.

LE COMMANDEUR

Mon compliment est sincère , je suis un vieil ami de ce pauvre comte de Merval , de monsieur votre père , je mangeais souvent chez lui ^ nous avons mis à mort plus d'un faisan , et détruit plus d'un turbot, Oli ! c'était le bon temps ! on n'était pas , comme aujourd'hui , toujours occupé de politique : croiriezvous que les mauvaises brochures qui paraissent tous les jours ont étoufle toute espèce de littérature. L'almauach des Gourmands n'a pu même se soutenir , quel siècle ! Du temps que monsieur votre père vivait , on existait au moins , et nous faisions des petits soupers délicieux ; mais , à propos , j'ai parfois entendu parler de votre sœur ainée , elle avait des goûts bien bourgeois , elle était laborieuse... économe. Qu'estelle devenue ?{Kictorine marque une grande émotion .) LOUISE.

Elle est morte , monsieur le commandeur.

LE COMMANDEUR

Diable ! je la regrette bien sincèrement. A propos , il faut que je vous fasse un petit cadeau \ c'est une nouvelle rédaction sur l'art de préparer une bonne

matelotte... (// s interrompt.) Y a-t-il long- temps que votre sœur est morte?

iOUISE.

Depuis deux ans; madame l'a bieu pleurée,

LE COMMANDEUR, lisant.

Versez quelques larmes de vin de Cliablisl)lancsur la truite saumonée du lac de Genève. — C'était une personne bien respectable que votre sœur aînée.

LOUISE

Oui , monsieur , respectable.

LE COMMANDEUR, lisant.

Il faut la faire revenir... c'est-à-dire, la saupoudrer de sel marin... Vous m'entendez.

LOUISE

Madame est occupée de sa sœur.

LE COMMANDEUR, lisant.

Il faut l'embaumer... {Il s'interrortipt.) Je parle de la truite, il faut l'embaumer avec des épiées de tout genre , tels que canelle , gingembre et muscade.

LOUISE

Mais , monsieur le commandeur , il était question d'une parente morte.

LE COMMANDEUR, lisant.

Enterrez-la dans un coulis d'écrcvisses , et accom-

^ N'EST PAS OR. it

pagncz-la de tous les sujets de sa famille , tels que tanche, brochet, anguilles, épcilans...

LOUISE, prenant le papier.

Permettez-moi d'olfrir votre joli cadeau à madame la comtesse.

LE COMMANDEUR

Quelle est cette jeune dame ?

LOUISE

Je suis la marchande lingère de madame la comtesse 5 elle m'a permis de l'aider à faire les honneurs de sa maison.

LE COMMANDEUR

En ce cas , ma chère enfant , veuillez faire un tour à la cuisine, et recommander à nos artistes qu'ils nous fassent boire frais, et dites-leur de servir chaud. ( // chante : Air alie-là. )

Servons chaud, buvons frais, Et montrons-nous vieux Français.

C'est la chanson du gastronome , elle ira à la postérité. VICTORINE, retenant Louise.

LE COMMANDEUR

Elle doit s'occuper d'autres choses, peut-être?

LOUISE

Oui , je vais passer dans la salle à manger , et veiller à ce qiu; monsieur soit bien servi, {^yl part à f^ictoîine. ).A\i ! ma sœur, que ce commandeur a pou de noblesse.

(Elle sort.)

LE COMMANDEUR

Eb bien ! madame , le comte de Fonbreuil n'est pas encore venu.

VICTORINE

Il ne tardera pas.

LE COMMANDEUR

Voilà les jeunes gens d'aujourd'bui 5 ils se font toujours attendre ^ en vérité, il n'y a plus que les vieux genlilsbommes qui conservent encore de la politesse dans les manières, et une certaine délicatesse dans la conversation... Je vous demande la permission , madame , de voir un moment votre cuisinier.

VICTORINE

Ne vous donnez pas celte peine.

LE COMMANDEUR

C'est un plaisir pour moi. J'aime à causer avec ces -ens-là 5 on apprend toujours quelque cbose d'utile.

VICTORINE, embarrassée.

Mon cuisinier n'est pas chez moi , le dîner ne se fait pas ici.

LE COMMANDEUR

C'est un inconvénient.

VICTORINE

Je ne l'ai pas cru capable de nous bien servir , et il s'est réuni à un plus habile.

LE COMMANDEUR, à part.

Les gens de la comtesse sont toujours absens. VICTORINE.

Si vous voulez , avant le diner , passer dans ma bibliothèque.

LE COMMANDEUR

Je vous remercie, je ne lis jamais. Parlons un peu de monsieur le comte de Fonbreuil. Je crois qu'il vous aime , madame 5 et , dans ce cas , le tort qu'il a de se faire attendre me paraît encore plus grave.

VICTORINE

Il est peut-être fort occupé.

LE COMMANDEUR

Il n'a rien à faire. Il s'occupe bien uu peu du soin

de sa fortune , mais il tient à la noblesse , ce cher comte , et cherche une personne d'une haute naissance.

VICÏORINE

Cela fait son éloge. La fortune est bien méprisable aujourd'hui ; et , pour s'en convaincre , il ne faut que connaître ceux qu'elle favorise.

LE COMMANDEUR

Cela est vrai , madame. Cependant, quoique M. le comte de Fonbreuil , ait des senlimens très-élcvés, s'il rencontrait, je crois, une demoiselle noble et riche comme vous , cela ne gâterait rien.

VICTORINE, àpart.

Riche comme moi ! ( Haut. ) Vous n'avez pas

encore remarqué ces tableaux , monsieur le commandeur ?

LE COMMANDEUR

Ah ! vous donnez aussi là-dedans. ^ oyons. {Il prend

son lorgnon.) C'est un sujet de bataille moderne

Quels uniformes sont ceux-là, madame la comtesse ?... hum... Quel choix avez-vousfait.^... hum... Permettez-moi de vous le dire, madame , la plupart de nos maréchaux sont des révolutionnaires.... Ces gens-là ne devraient point entrer dans nos salons.

VICTORINE

Ah ! monsieur le commandeur, cela est trop fort.

Les souvenirs qui lionorent la naiioa française ne doivent pas déplaire à des Français.

LE COMMANDEUR

Cela peut être , madame 5 mais ce n'est pas à nous à les vanter ; laissons cela... Chacun son système, la gloire, les arts.... c'est fort bien... hum... mais ce qu'il y a de singulier , c'est que cette manie du luxe, de la décoration gagne toutes les classes. Pour pal'aitre riche un jour, on s'appauvrit toute une année 5 et je connais des gens de notre caste , et qui parlent notre langue , la même langue que nous enfin . eh ben ! ils donnent aussi dans ce travers 5 les uns se ruinent , les autres empruntent , et tout cela pour briller 5 c'est la manie du jour... hum... quelle folie; on dépense quatre mille francs pour un tableau, et l'on regrette vingt francs pour une poularde aux truffes. Hum, cela est-il raisonnable, je vous le demande? Mais , puisque je ne puis voir votre cuisinier , daignez me permettre de faire un tour dans le jardin , avant le dîner un peu d'exercice est nécessaire ; cela ouvre l'appétit. Ne vous dérangez pas , je reviendrai dès que l'on voudra se mettre à table \ je ne vous ferai pas attendre ; je ne ressemble point aux jeunes gens d'aujourd'hui , et je sais le i-espect que nous devons aux dames.

( Il sort, ) VICTOPyINE, seule.

En vérité ce commandeur m'étonne de plus eu

plus ; peut-on être noble et avoir des goûts aussi vulgaires. Ah! que monsieur de Fonbreuil lui ressemble peu 5 que je suis impatiente de le voir 5 mais le voici.

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