‹ Proverbes dramatiquesChapitre 75 sur 122 · SCÈNE VI · texte numérisé non relu

SCÈNE VI

LE MÉDECIN, DUBRIAGE, madame DUBRIAGE.

MADAME DUBRIAGE, en colère.

Vous tàlez le pouls d'un avare î

DUBRIAGE, àpart.

Ma femme!... qu'elle arrive à propos.

MADAME DUBRIAGE.

Je vous trouve donc enfin , vieux ladre.

DUBRIAGE, .ipart.

Oli ! si elle pouvait me dire beaucoup d'injures , et me rosser un peu.

MADAME DUBRIAGE

Si j'en croyais ma colère !...

DE SON METIER. i/^;

LE MÉDECIN, l'arrêlant.

Madame.

DUBRIAGE.

Madame DuLriage , permettez.

MADAME DUBRIAGE.

Jour de Dieu ! ( Le médecin arrête madame Dubriage. )

DUBRIAGE.

Laissez-la dire.

MADAME DUBRIAGE.

Je ne sais qui me tient. {Elle fait unmouvement, ) DUBRIAGE , au médecin qui arrèle madame DuLriage. Laissez-la faire.

MADAME DUBRIAGE.

Je suis d'une colère. ( Bas au médecin. ) C'est monsieur votre frère qui m'envoie.

LE MÉDECIN, se retirant.

Ah!

DUBRIAGE.

Vous dites donc, madame Dubriage, que je suis...

MADAME DUBRIAGE.

Un fesse-mathieu.

DUBRIAGE.

Continuez , j'aime vos injures.

MADAME DUBRIAGE.

Vous êtes un juîf.

DUBRIAGE.

Moi , juif! je vais à la messe tous les jours.

MADAME DUBRIAGE.

Et vous n'en valez pas mieux. Croiriez-vous que cet impertinent mari , qui n'est bon à rien...

DUBRIAGE, à part.

Impertinent... bon à rien : cela ne va pas mal.

MADAME DUBRIAGE.

Que ce coquin...

DUBRIAGE.

Coquin î... c'est excellent !...

MADAME DUBRIAGE Que ce monstre...

DUBRIAGE, àpart.

Monstre ! c'est délicieux...

MADAME DUBRIAGE.

Enfin, que ce... je ne puis tout dire.

DUBRIAGE.

Comme ça commence bien.

MADAME DUBRIAGE.

S.1 conduite est telle, qu'il me prend envie de le souffleter.

LE MÉDECIN

Madame , respectez...

MADAME DUBRIAGE.

Oui , monsieur , je vous respecte , et je me contiens.

DUBRIAGE, bas au médecin.

Mais laissez-la donc faire, j'ai mes raisons pour cela.

Comment ?

DUBRIAGE.

Eîi ! oui 5 chacune de ces injures vaut cent pistoles pour moi.

LE MÉDECIN

A la bonne heure.

DUBRIAGE.

Et , si elle me rossait un peu... ce serait un coup de fortune.

25o CHACUN VIT

LE MÉDECIN

Je ne savais pas cela.

MADAME DUBRIAGE, avec politesse et douceur.

Je vous prie d'excuser ma vivacité , monsieur le docteur.

LE MÉDECIN

Il n'y a pas d'offense.

MADAME DUBRIAGE.

J'ai peut-être dépassé les bornes dans lesquelles mon sexe doit toujours se contenir.

DUBRIAGE.

Vous m'avez appelé coquin... monsieur l'a entendu...

LE MÉDECIN

C'est un mouvement de vivacité... Madame ne pense pas tout ce qu'elle dit...

Elle en pense bien davantage. Mais le coquin a été dit... \ejuifa. été prononcé, et j'en prends acte...

MADAME DUBRIAGE.

Mais, monsieur Dubriage , vous savez bien...

DUBRIAGE, élevant la voix.

Oui , madame, je le sais. (^ part.) .iMottons-la en colère. (Haut.) Je sais que vous avez cinquante ans.

DE SON MÉTIER. si5r

MADAME DUBRIAGE.

Cinquante ans !

DUBRIAGE, à part.

Bon... (Haut.) Et quelcs injures ne se pardonnent pas à votre âge.

MADAME DUBRIAGE.

A mon âge!... Voyez le beau jeune homme, avec ses favoris postiches et son faux toupet. (lïUe lui arrache ses favoris et son toupet. ) Regardez-le maintenant...

DUBRIAGE, feignant d'être en colère.

Et quand on me regardera , je suis encore plus bel homme que vous n'êtes belle femme !

MADAME DUBRIAGE.

Encore !

DUBRIAGE.

Et quand je vous regarde je me trouve un

Adonis...

MADAME DUBRIAGE.

Il faut que je soufflette cet Adonis.

DUBRIAGE, àpart.

Elle va me rosser... Quel bonlieur !...

a52 CHACUN VIT

MADAME DUBRIAGE, lui donnant un sonfllet.

Adonis de Montmartre..., tiens, va trouver ta Vénus.

DUBRIAGF.

Un soufflet.... mon procès est gagné. La bonne aftaire.,.

MADAME DUBRIAGE.

Monsieur , je respecte votre maison ; je ne dis point d'injures, je ne commets aucune \iolence...

DUBRIAGE.

Coquin et un soufflet , rien que cela seulement. MADAME DUBRIAGE.

Mais je t'attends et je t'étrangle au passage.

(Elle sort.) DUBRIAGE,

Le juge de paix.... le président.... je n'écouterai rien , et elle paiera les frais.

LE MÉDECIN

Appr

enez-moi

DUBRIAGE.

Monsieur, c'est un mystère que je vous expliquerai plus tard. Mais revenons à notre scène. Vous dites que j'avais une mauvaise langue, et le pouls... chevrotanl, capricant.

DE SON MÉTIER. a53

LE MÉDECIN

Oui , nous en étions là.

DUBRIAGE.

Mon tempérament, quel est-il.^

LE MÉDECIN

Sanguin.

DUBRIAGE.

Et quel régime me conviendrait ?

LE MÉDECIN

Attendez, il faut que j'examine bien. Votre ventre

est-il libre ?

DUBRIAGE.

Oui , monsieur.

LE MÉDECIN

Tant pis... Vos articulations sont-elles souples?

DUBRIAGE, agitant ses bras.

Mes articulations ne vont pas mal. ( // plie les genoux.) Voyez.

Madame est-elle satisfaite ?

DUBRIAGE.

Quelle diable de question me faites-vous là ?

LE MÉDECIN

Répondez.

DUBRIAGE

Si madame n'est pas satisfaite, d'autres peuvent l'être.

LE MÉDECIN

Tant pis.... Quand vous courez, êtes-vous fatigue ?

DUBRIAGE.

Oui , monsieur.

LEMÉDECIN.

Quand vous montez , êtes-vous las ?

DUBRIAGE.

Oui , monsieur.

LE MÉDECIN

Quand vous buvez d'excellent vin , éprouvez-vous du plaisir ?

DUBRIAGE.

Beaucoup.

LE MÉDECIN

Tant pis.... Tous ces symptômes me paraissent alarraans..

DUBRIAGE.

Vraiment !

DE SON MÉTIER. i5S

LE MÉDECIN

Eli ! oui , j'y vois l'origine d'une maladie clironiqiic... Encore une épreuve, et je déciderai. Laissezmoi làtcr votre cœur. (Il lui pose la main sur le cœur.) Ali! mon Dieu! quelles pulsations!... c'est cela... auévrisme... polype au cœur... maladie mortelle...

DUBhIAGE.

Que dites-vous.''

LE MÉDECIN

Ne vous effrayez pas. Je vais faire une dernière épreuve en vous tàtant la jugulaire... ( // lui tdte le cou.) Miséricorde!... le sang bouillonne, il se précipite, sa marche est inégale , l'anévrisme est formé.

DUBRIAGE.

Qu'est-ce donc ?

LE MÉDECIN

Vous êtes dans un état fâcheux vous pouvez

mourir en parlant.... en marchant.... Si vous aviez le malheur d'éternuer , je ne répondrais plus de vous.

DUBRIAGE, tombant dans un fauteuil.

Ah ! mon Dieu !

LE MÉDECIN , lui faisant respirer un flacon.

Respirez ceci , et du courage,..

a56 CHACUN VIT

DUBRIAGE.

Comment! si j'éternuais, je pourrais mourir?

LE MEDECIN

Eh ! oui , c'est le signe de l'hémorragie générale ; ce signe a toujours été si funeste dans ces sortes de maladies, que c'est de là qu'est venu le dicton qu'où adresse à ceux qui éternuent : Dieu vous bénisse.

DUBRIAGE, ëternuant.

Je suis mort. Ah ! monsieur le médecin , à mon secours, des remèdes... (^Il été mue plusieurs fois.)

LE MÉDECIN

Tranquillisez-vous 5 il vous reste quelques momens ^ vivre. Mais il faut régler vos alïaires, vous réconcilier avec Dieu , et avec votre femme surtout.

DUBRIAGE.

Avec ma femme !

LE MÉDECIN

Vous êtes dévot, pensez-y ; le mariage est un sacrement , et vous serez damné si vous le méconnaissez.

DUBRIAGE.

Damné !

LE MÉDECIN

.Je devine qu'un motif d'intérêt vous a brouillé

DE SON METIER. aS^

avec madame; réconciliez-vous et faites un testament eu sa faveur. A cette condition je vous donnerai mes soius gratis.

DURRIAGE.

Vous me traiterez gratis!... mais je n'ai point de capitaux... Je suis misérable...

LE MÉDECIN

Votre fortune est en portefeuille , je le sais j partagez avec votre femme — ou je vous abandonne.... et dépêchez-vous, le remède doit être prompt; si vous éternuez encore, c'est fait de vous.

DUBRIAGE, éternuant. Sa figure doit se de'composer.

Ali ! je suis mort.... Tenez, monsieur le médecin, voici mou portefeuille. Il y a cent mille francs , donnez-en cinquante à madame Dubriage , et secourez-moi.

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