‹ Proverbes dramatiquesChapitre 81 sur 122 · PICARD, LE COMTE DE M O N V A L · texte numérisé non relu

PICARD, LE COMTE DE M O N V A L

LE COMTE

Eh bien , Picard , nous attendons du monde ?

PICARD

Oui, monsieur le comte.

LE COMTE

Le cuisinier , le sommeiller sont-ils à leur poste ?

PICARD

Dès le matin.

LE COMTE

Et le propriétaire de ce château , M. de Bourgcval , où est-il }

PICARD

Il visite ses équipages , il inspecte ses écuries,

Ah ! il est aussi à son poste , lui.

PICARD

Ne dites pas cela tout haut, mon maître se fâcherait.

LE COMTE

Tu as raison, il faut ménager l'amour-propre d'un homme qui a cinquante mille livres de rente, et qui donne des dîners mieux qu'un grand seigneur.

PICARD

Mais , monsieur le comte , comment avez-vous découvert que mon maître avait été cocher ?

LE COMTE

C'est lui-même qui me l'a dit.

PICARD

Comment ! il vous a fait cette pénible confidence ?

LE COMTE

INon , pardieu , ces choses-là ne se disent jamais^ mais il m'a mis à même de le deviner.

PICARD

Comment cela ?

LE COMTE

J'ai remarqué dans ton maître une politesse brutale , une francJnse canaille^ qui d'abord ont excité mes soupçons. Un jour, nous allâmes ensemble à la course des chars , ce spectacle exerçait sur lui l'intérêt le plus \if 5 il me faisait observer avec une connaissance exacte , et en employant toujours les termes techniques , toutes les difficultés que les cochers éprouvaient à chaque détour. A la sortie des spectacles , l'embarras des voitures , et l'adresse de leur conducteur excitaient toujours ses réflexions. Enfin nous vîmes ensemble une petite cérémonie publique, le sacre de l'empereur -, et , tandis que je riais avec tout Paris de ce petit homme , qui ressemblait à Brunet , et qui ouvrait la marche en portant une croix et en se dandinant sur sa haqucnée... comme ça. ( // limite. ) La chose qui frappa le plus M. Christophe , ce fut la belle tenue du cocher qui conduisait la première voilure de la cour. Cet homme est un ancien cocher , me suis-je dit ^ et comme cette découverte me plaisait intiniment , et qu'il n'est pas inutile de savoir ce qu'ont été autrefois les gens qui nous donnent à diner aujourd'hui , j'ai remonté à la source , et je n'ai pas manqué d'apprendre que Christophe l'Éveillé , aujouid hui monsieur

de Bourgeval , avait été dix ans cocher dans la maison du commandeur Dorgcmont.

PICARD

C'est donc cela que son service est si pénible , et

qu'on ne peut rien économiser sur les rations de

fourrage.

LE COMTE

Il s'y connaît. M. Christophe est un des hommes de France qui sait le mieux tout ce qu'il faut à la nourriture d'un cheval ^ qu'on n'espère pas le tromper

là-dessus.

PICARD

Et comment a-t-il gagné tant de biens , M. Christophe ? il n'a pas d'esprit.

LE COMTE

C'est une bête ; c'est pour cela qu'il a fait forlime.

Pourquoi s'en étonner , les choses ont toujours été de

même. Dans l'ancien régime un homme qui savait

ses quatre règles , et que le hasard favorisait un peu ,

n'était-il pas maltôtier , financier; que sais-je ?...

Eh bien ! au milieu de cette révolution, qu'on n'a pas

assez examinée sous ces rapports comiques, un homme

qui connaissait bien les chevaux n'a-t-il pas du faire

fortune ?

PICARD

Puisque me voilà dans votre confidence . monsieur le comte....

a^o LA FORCE

LE COMTE

Je suis à toi tout entier , mon cher Picard. Dans chaque maison que je frt'quente , je choisis toujours le domestique le plus intelligent pour savoir un peu tout ce qui se passe dans l'intérieur. Quand ou veut connaître les honmies , mon cher , il ne faut rien négliger , et descendre JMS([u'à interroger des faquins.

PICARD

.Te suis flatté de la préférence; mais, monsieur le comte , apprenez-moi comment il se fait qu'un homme de votre naissance adectioune si particulièrement la société de M. Christophe ?

Que veux-tu , mon cher Picard , les nobles d'aujourd'hui sont toujouis de mauvaise humeur , avec leurs préjugés , leur prétention gothique. Ils ne sont pas aimables du tout... et franchement , je n'aime que ceux qui contribuent à mes plaisirs. A propos , je vais continuer le cours de mes observations sur madame Christophe 5 je crois avoir deviné son ancienne profession.

PICARD

Faites-moi part de cette découverte.

LE COMTE, en confidence, d'un air imporlant. Madame Chrisloplie de lîourgeval est une ancienne danseuse.

PICARD

Sur quoi jugez-vous cela ?

LE COMTE

Sur ses pieds , qui me paraissent vraiment disloqués , et qui sont en dehors d'une manière effrayante, comme ça. (^Illimité.)

PICARD

C'est vrai...

LE COMTE

Sur ses lianches , qui sont effacées d'une façon surprenante , sur l'élasticité de ses révérences ^ car , comme l'a dit un grand critique... une danseuse doit être désossée !... {Il rit.) Et qui pourrait la méconnaître à la manière dont elle se présente dans un salon... Tiens , elle marche comme cela , madame de Bourgeval. {Illimité. ) En vérité , ou ne voit dans ce château que des caricatures. (Ilnt. )

PICARD

Pauvres bourgeois , régalez donc messieurs les comtes !

LE COMTE

C'est aujourd'hui que je ferai sur madame de Bourgeval une dernière épreuve... infaillible.

PICARD

Laquelle ?

LE COMTE

Je vais lui arraclior certains aveux , elle doit avoir pour les dames de son ancienne profession..., un mélange de haine... de respect... et des souvenirs toutà-fait comiques. Oh ! nous nous amuserons... la journée sera complète , car je crois avoir deviné encore une partie des gens que nous attendons.

PICARD

Vraiment ?

LE COMTE

Eh ! oui , M. Antoine de Yiltrose et sa chère compagne... Je connaîtrai ces masques-là -, si j'en crois mes pressenti mens , si je me rappelle avec quelle bonhomie M. de Viltrose m'a souhaité la bonne année, avec quel empressement il m'a éclairé jusqu'au bas de son escalier , et le choix qu'il a fait de son petit appartement au rez de chaussée , je soupçonne que M. de Viltrose est un ancien portier.

PICARD

Un portier !

Tout au plus. Et quant à son épouse , quand je m« rappelle avec quelle mémoire imperturbable elle cite les passages des antiques tragédies , comme elle chante en pailani dans le bas de la voix . comme elle vous

souhaite le bonjour avec dignité , comme elle connait les intrigues de foyer et les traditions du théâtre , je soupçonne qu'elle a été contideule de tragédie.

PICARD

J'entends madame de Bourgeval.

LE COMTE

Laisse-nous. (Picfl/vi^o/t.) La voici... jouons notre scène.

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