SCÈNE IL
DUMONT , souriant.
Ah, mon oncle, je ne vous reconnais pas là.
LESAGE
L’épigramme est bien innocente.
DUMONT
Rassurez-vous, je ne me fâche pas d’une épigramme; ma femme a eu soin de m’y accoutumer. Les siennes sont quelquefois piquantes , mais je m’en venge en n’ayant pas l’air de les comprendre. Quand je m’aperçois qu’elle vise à l’esprit , j’oppose à ses traits des naïvetés qui la désolent. Elle est ma dupe , et je ris intérieurement de son dépit, j
LESAGE
Continue, mon ami. (Apan.) Interrompre un pauvre mari qui médit de sa femme, il y aurait conscience.
DUMONT
A la manie de la peinture succéda celle de la musique. Dumont quitta ses pinceaux pour prendre une guitare. Comme on ne compose maintement que des nocturnes , elle s’imagina qu’elle ne produirait d’effet que dans le silence de la nuit. Elle commençait donc
252 LA MAmE D’ÊTRE AUTEUR.
son charivari à onze heures du soir , pour iTy mettre fin qu’au lever du soleil.
LESAGE
Et je te vois tombé de fièvre en chaud mal.
DUMONT
Vous l’avez dit , mon oncle. Je passais les nints sans fermer l’œil. Le ciel eut pitié de moi. Pour se consoler d’avoir échoué dans les arts , Dumont voulut avoir des soirées ; une fois par semaine aussi , un petit nombre d’amis choisis venaient égayer nos dîners.
LESAGE
Je m’en souviens.
DUMONT
Bonne table, convives aimables, gaîté franche, voilà des plaisirs vrais! Que les temps sont changés ! Les dîners sont courts , nous sommes tout esprit ; la simplicité est réputée bêtise , le naturel trivialité , la gaîté grossièreté.
LESAGE
C’est fort embarrassant.
DUMONT
Voilà pourquoi, je gage, vous fuyez nos soirées.