SCÈNE I
DURMONT.
Non , sans doute ; mais quand le luxe fait des progrès qui ne sont plus en proportion avec les fortunes , le grand secret est de briller et d’économiser tout à la fois.
MADAME DURMONT.
C’est un secret que je ne possède pas encore. Tenez, mon ami, toutes ces discussions prouvent que nous sommes moins heureux et moins riches que nous l’étions avant l’accroissement de notre fortune.
DURMONT.
Nous sommes plus gênés, c’est un fait; et j’avoue que c’est pour moi un tourment perpétuel de voir passer, dans des dépenses obligées , des sommes que je voudrais encaisser. Mais nous semons pour recueillir. Souplet , mon collègue , m’a dit en confidence que notre chef avait offert de prendre sa retraite. J’attends Souplet à dîner. Je saurai plus positivement à quoi m’en tenir ; et , quoique le choix du ministre ne puisse se fixer que sur moi , je
ferai , s’il le faut, des démarches utiles. Une
fois chef de bureau, je me trouve immédiatement en relation avec le directeur-gcnéra!. ( <e
ÎO LE PETIT AMBITIEUX
directeur -général n’est pas inamovible. Qu’il ^ s’absente seulement , et je travaille directement avec le ministre. Son Excellence me distingue.... et pourquoi ne serais-je pas un jour directeurgénéral ?.... pourquoi....
MADAME DURMONT.
Ah ! mon ami , de quel train nous montons ! arrêtons-nous un peu pour respirer.
Au lieu de m’arrêter, vous devriez m’aider à atteindre ce but.
MADAME DURMONT.
En quoi?
DURMONT.
D’abord dans nos soirées je trouve que vous dites trop franchement ce que vous pensez.
MADAME DURMONT,
Et quel mal y voyez-vous ?
DURMONT.
Un très -grand mal : celui de vous trouver quelquefois en opposition avec des gens qu’il huit ménager.
MADAME DURMONT.
Mais quand j’entends des choses qui blessent
S6ENE 1.
la justice, la raison, vous voudriez que, sourde à la voix de ma conscience....
nURMONT , vivement,
Oui , madame. Justice , raison , conscience , où tout cela vous mènera-t-il aujourd’hui?
MADAME DURMOINT.
Ah, Monsieur, pouvez-vous parler ainsi !
* DURMOIVT.
Vous ne m’entendez pas. Je veux dire qu’il est certaines questions qu’on ne doit agiter que dans l’intimité.
MADAME DURMONT.
Eh bien ! je me tairai.
DURMONT.
Non pas, s’il vous plaît. On interpréterait votre silence. 11 faut , par des concessions adroites , satisfaire tout le monde.
MADAME DTJRMOJNT.
Impossible! Je me tairai. ^
DURMOIVT , à pan.
Je ne gagnerai rien. (Haut.) Du moins. Madame, soyez prudente dans vos invitations. Je ne puis recevoir que des personnes bien peusautes. C’est par nos liaisons qu’on nous juge.
12 fÆ PETIT AMBITIEUX.
Songez au tort que vous me feriez, si on rencontrait dans nos soirées de ces frondeurs indépendans....
MADAME DURMONT.
Dont naguère vous partagiez les opinions»
Je ne suis pas à me repentir de m’étre prononcé. Mes antécédens m’inquiètent, il faut les faire oublier. Vous concevez que Aiainteliant, je ne puis me trouver face à face avec d’anciens amis qui m’opposeraient à moi-même. D’ailleurs , en province , on ne raisonne que sur des théories vagues , sur des données incertaines. Ce n’est qu’à Paris, rapproché du ministère, intéressé dans les affaires, qu’en voyant les hommes et les choses de plus près , on en juge sainement. A-t-on placé le petit buste que j’ai envoyé ce matin ?
MADAME DURMONT.
Je l’ai fait mettre sur une console dans le salon ; et que prétendez-vous faire de ces deux îiorribles portraits qu’on a apportés en même
DURMONT,
Je les ferai encadrer Hchemeet et placer aussi dans le salon.
MADA.ME DURMONÏ.
Vous leur faites, ce me semble, beaucoup criionneur. Il y en a un dont je n’ai rien à dire, car il est si noir, qu’on y distingue à peine quelques parties d’armures; mais l’autre est bien la plus plate peinture que j’aie vue de ma vie.
DURMONT.
Comment donc , Madame , elle représente un chevalier de Saint-Louis. Mes parens étaient d’honnétes marchands de draps; il faut que j’anoblisse ma famille. Les originaux de ces deux portraits passeront pour mes ancêtres. Je trouverai à l’un un nom dans les Croisades , l’autre sera un grand-oncle tué à la bataille de Fontenoy. Vous sentez qu’une fois décoré et dans un poste supérieur, je serai obligé de de prendre le de.
MADAME DURMONT , à part
Nouvelle folie! (Haut.) Cécile a ri aux larmes en voyant ces deux horribles figures. Pauvre enfant 1 il lui arrive rarement de rire à présent ; elle est d’une tristesse qui me perce le
cœur.
LE PETIT AMBITIEUX
DURMONT.
Je m’en suis aperçu; mais à son âge les distractions chassent le chagrin.
MA.DAME DURMONT.
N’y comptez pas pour Cécile. Son mariage avec Charles était arrêté ; nous avons nousmêmes encouragé son amour pour cet honnête jeune homme, et cet amour fera le bonheur ou le malheur de sa vie.
DURMONT.
Il faut pourtant qu’elle renonce à un mariage disproportionné dans la position où je me trouve.
MADAME DURMONT.
Comment, Monsieur, vous manqueriez de parole au père de Charles, que vous m’avez dit cent fois être votre plus ancien , votre meilleur ami !
Mais je ne sais trop jusqu’à quel point je suis engagé avec lui.
MADAME DURMONT.
Jusqu’à quel point! n’est-ce pas sur vos instances que Charles est venu passer ses der-