‹ Proverbes dramatiques (volume 3)Chapitre 188 sur 249 · SCENE n. 36S · texte numérisé non relu

SCENE n. 36S

BLIMYAL.

Vous auriez dû me faire prévenir. J'ai justement affaire à cette heure-là.

MADAME D'EBLY.

Je l'avais totalement oublié.

BLINVAL

Je vous prierai donc de vouloir bien vous passer de moi pour aujourd'hui.

Non pas, s'il vous plaît.

BLINVAL

Je ne puis cependant rester.

MADAME D'EBLY.

Cela m'est égal.

BLINVAL

En vérité, j'ai une affaire de la plus grande importance.

MADAME D'EBLY.

Madame de Mirval est-elle pour quelque chose dans cette affaire de la plus grande importance?

BLINVAL

Madame de Mirval est une coquette, chez qui j*ai juré de ne plus remettre les pieds.

MADAME D'EBLY.

Et depuis quand ?

BLINVAL

laissons cela, je vous prie.

366 LA RÉPETITIOIV W^ PROVERBE.

MADAME D'EBLY.

Au contraire; vous savez comme j'aime les confidences , et que je n'en abuse jamais.

Il n'y a pas de confidence à cela. C'est une chose toute simple; les personnes les plus intimement liées ne cessent-elles pas tous les jours de se voir?

MADAME D'EBLY.

Mais vous étiez encore mardi dernier à l'Opéra dans la même loge.

BLINVAL

C'est justement ce jour-là que j'ai pris la résolution de m'éloigner d'elle. Si je vous en dis la raison , vous allez rire , à coup sûr, et cependant vous aurez tort.

MADAME D'EBLY.

Moi, rire! Vous savez que je ne ris jamais.

BLINVAL

Me voilà bien rassuré. N'importe : l'habitude que j'ai de ne vous rien cacher est plus forte que ma crainte. Pendant l'Opéra, je m'étais aperçu que madame de Mirval, sans rime ni raison, me faisait une espèce de pî^tite guerre. Elle applaudissait tout ce qui me déplaisait, et trouvait détestables les endroits les plus beaux. Je suis accoutumé à cela , et je n'y fis que très-peu d'attention; mais au ballet, le chevalier de Solmar vint nous rejoindre. Il était engoué de je ne sais quel danseur qui faisait un second début ce jour-là, et madame de Mirval, qui ne se soucie de rien, et de la danse moins que toute autre chose,

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entra tout de suite dans cet engouement avec une telle chaleur^ que je n'y pus voir autre chose que le désir de me donner du dépit. Ce danseur, au reste, n'est qu'un danseur à la mode, un faiseur de tours de force, pirouettant sans cesse, et tout-à-fait dénué de grâces. Je me taisais , c'était vraiment tout ce que je pouvais faire; cela piqua madame de Mirval, qui voulait que j'applaudisse. Connaissez-vous une tyrannie plus insupportable? Je ne voulus pas applaudir ; elle se fâcha ; et , pour me punir, feignant l'enthousiasme le plus outré pour ce misérable saltimbanque, elle mit en pièces un éventail charmant que je lui avais donné la veille. Je sortis furieux; depuis ce moment, je ne suis pas retourné chez elle, et je n'y retournerai plus.

MADAME D'EBLY.

Et VOUS aurez tort , parce qu'elle est fort aimable.

BLINVAL

Avec tout le monde peut-être , mais pas avec moi.

MADAME D'EBLY.

C'est une préférence. Mais parlons de nos Proverbes. Malgré votre affaire d'importance , je ne m'imaginerai jamais qu'il y ait quelque chose de plus important pour vous que des Proverbes.

BLINVAL

Vous VOUS trompez; et je vous réponds que de la manière dont ceux-ci doivent aller, loin d'être un amusement pour moi , ce sera un véritable supplice.

MADAME D'EBLY.

En quoi donc iront-ils si mal? Est-ce à cause de

Forlis? Moi je trouve qu'il joue fort bien et qu'il improvise à merveille. Je ne sais pas pourquoi vous lui en voulez.

BUNVAL.

Quoi! je lui en veux parce que je trouve que c'est un fat? Ah! juste ciel! où en serions-nous s'il fallait en vouloir à tous les fats que l'on rencontre dans le monde ? Je pense seulement qu'il n'a rien de ce qu'il faut pour jouer la comédie.

MADAME D'EBLT.

Et madame de Senneville?

ÉLINVAL.

C'est votre amie , je la trouve parfaite.

MADAME D'EBLY.

Mon amitié pour elle ne me fait pas illusion sur les petits ridicules qu'elle peut avoir. Je la trouve quelquefois maniérée.

BLINVAL

Quelquefois!... Vous l'aimez beaucoup plus que vous ne croyez.

MADAME D'EBLY.

Pensez-vous qu'elle sera bonne dans son rôle?

BLINVAL

Elle sera détestable.

MADAME D'EBLY.

Détestable ! c'est trop fort. D'abord elle ne manque pas d'esprit, elle est jolie, elle a de l'assurance et de la grâce ... Que voulez-vous de plus?

BLINVAL

Du naturel. ,

MADAME D'EBLY..

Du naturel pour jouer la comédie ?

BLINVAL

Sans doute.

MADAME D*EBLY.

Je sais bien qu'il en faut; mais c'est toujours un naturel de convention.

BLINVAL

Du naturel de convention! celui-là ne lui man** quera pas.

MADAME D'EBLY.

Si vous arrangez ainsi Forlis et madame de Senne ville, je n'oserai plus vous parler de Dorlanges. Je serais pourtant curieuse de savoir ce que vous pensez de lui.

BLINVAL

Que c'est un homme fort riche.

MADAME D'EBLY.

Cela est sans réplique. Et qu'il jouera la comédie?

BLINVAL

Comme un homme fort riche.

MADAME D'EBLY.

Qu'est-ce que cela veut dire ?

Je vais vous l'expliquer. Il y a à peu près deux mois que je me trouvai .à dîner chez madame d'Olmène. Vous savez que je ne mange pas, et que j'aime assez à causer avec mon voisin ^our avoir l'air au moins de faire quelque chose. La personne que j'avais

à ma droite se trouvait être un savant renforcé auquel il m'était impossible d'adresser le plus petit mot ; à ma gauche était Dorlanges , que je ne connaissais pas encore. Mais en voyant avec quel plaisir il mangeait y je me fis scrupule de le déranger; j'attendis que son appétit fût calmé et qu'il m'adre$sât lui-même la parole ; ce ne fut qu'au dessert. « Monsieur, me dit-il, je suis fort riche, et je trouve qu'on s'ennuie partout. Je veux qu'on s'amuse chez moi, et je vais donner des soirées charmantes. J'aurai de la musique, quoiqu'on n'aime pas la musique; quelquefois des auteurs qui viendront lire des vers, quoiqu'on n'aime pas les vers; et puis d'autres fois des Proverbes. Je m'arrangerai pour avoir Edmond. » Comme vous savez que c'est le nom qu'on me donne dans ma société intime, je devins attentif; et je lui dis : <c Monsieur, qu'est-ce que c'est que cet Edmond? — C'est un homme qui joue des Proverbes , pas mal, à ce que l'on m'a assuré. — Et vous croyez qu'il irait en jouer chez vous? — Je suis fort riche, et l'on m'a dit l'avoir vu dans des maisons où l'on ne peut pas faire de grands sacrifices. — Il était sans doute attiré par le charme de la société et l'esprit qui règne dans ces maisons-là? — C'est possible; je ne vais guère chez des gens d'esprit qui n'ont pas de fortune, comme vous croyez bien : on a l'air de vouloir faire envier son opulence. Moi, je suis fort riche, mais je ne m'en vante jamais. » Bref, je compris, à n'en pouvoir douter, que j'étais le personnage dont il voulait parler. Je ne sais par qui il a été instruit de la méprise qu'il avait faite; mais lorsqu'il me ren-

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