GE1VE VI. M
plus volontiers, qu'ils conviennent généralement que noas valons oaieux qu'eux, smis le rapport de Tordre et de Téconomie ; que nos liaisons sont plus solides ' 9
MADAME SORBET
Vos liaisons plus solides ! Ah ! monsieur*, j'ai pass^ assez de temps en {►i^bvince pour savoir qu'on ne s'aime pas mieux là qu'ailleurs; et s'il fallait décider, je donnerais la préférence à Paris. Vous Vous connaissez toua dans vos petites villes , et vous dites tôus. du mal les uns des autres, au lieu qu'à Paris, où l'on est plus r^^treintj^ on ne dit guère du mal que de ses ami^ ^ ^
(Victor apport^ lia caFe ; madame Sorl»ei,lui ordoaiit de se retirer , taadû que FlorimdQ,
' lui finit des signes d'iatelligence. Vktor 5>*ea va« )
FLOKIMON, aprës quelques momens de silance. ^
Vous aviel raison de me vttjter votre caf^, ipadanie J il est délicieux.
MADAME SORBET
Feu man mari avait singulièrenf^nt perfectionné cette partie de sf)n art. C'est lui qui le premier avait trouvé }e moyen d'extraire l'arème^de cette, graine,^ safts iui fsére subir l'ébuUition. Ses amis', dans le tvips , voulsdent à toute force qu'A > demandât un breviet d'invention; ^ s'y est toujours refusé. Monsieur Sorbet était de ces hommes rares, plaçant leur satisfaction dafis ï'estiiiie 'd'eux-mêmes, et qui devienneiit plus modestes à mesure qu'ils deviennent pluj recompiaHdables. ' ^ . /
144 iTADtâlEE SORBET.
FLOBIMOn.
Vous êtes Veuve f madame ?
VADAïqp: SOaBET. ■
^Hélas ! oui y monsieur. ,
FLOBIMDN. ,
Depuis long-temps?
MADAME SORBET
Depuis deux ans , et il m^ setnble que je ne le sois que d'hier. J'attends toujours le moquent où ma douleur deyiendra de la mélancolîe ; mais cette perte m'est aussi récente que le premier jour. On est bien malheureux, monsieur, d'être né avec un cœur trop sensible. J^ dis (^u'on 'est bien malkBurejiix , et pourtant je suis loin d'entier le bonheur de ces êtres qui ne sentent riep ; car si la a^ensibilifé est la source des peines cruelles,' elle est aussi, il faut l'avouer, la
source des n^éritables plaisirs.
FLORIMON.
Vous ne sauriez croire^ madame, combien je trouve de charmes à tout ce que vous dites ; mais il m'est bien pénible de penser que , ^ ous des dehors aussi séduisans, vous nourrissiez des regrets aussi vifs. " - •
MADAME SORBET
Qiie voulez-vous , monsieur ? ces regrets sont ma vie; je m'y complais, c'est n)a "seule occupation, et, si j'ose le dk'e, moil unique nourriture.
VICTOR, appoMant le 4^jcu^6'' ^^ madame Sorbet. .
Madanue*,^ voilà jrotre jambon. . .
SCÈIVE VI. 14^
MADAME SORBET, avec haaMàr.
Du jambon! pour moi! qu'est-ce que cela signifie? qui vous Fa demandé? Remportez cela tout de suite, imbécile.
VICTOR
Mais, madame
MADAME SORBET
Est-ce que je mange de ces drogues-là ?M'ave3&-vous entendue? Remportez cela tout de suite. (Vkiors'enT.. ) Ce garçon a la fureur de vouloir que je mange. Ces gens-là ne conçoivent pas que Ton vive comme
je vis.
FLORIMON.
C'est si peu commun.
MADAME SORBET
Encore suis-je devenue très- raisonnable ; car dans le commencement de mon veuvage , je faisais de véritables folies : on était obligé de me tromper pour me faire prendre quelques alimens.
FLORIMON.
C'estj^aussi par trop de sensibilité.
Ten conviens ; mais ma douleur était passionnée , et vous savez que les passions sont toujours extrêmes. Aussitôt qu'il me fut {)ermis de disposer de la dépouille mortelle de ce pauvre monsieur Sorbet, je le fi3 transporter à ma maison de Bellevilie. Une petite maison charmante; demi-quart d'arpent de jardin tout au plus , mais si bien ménagé , si artisteuient arrangé, qu'on jurerait qu'il en a le double.
146 MADAME SORBET
Là, dans un coin , près d'un saule , s'élève un tombeau; c'est celui de mon époux. De tristes cyprès l'ombragent à l'entour, et portent dans l'âme un sentiment religieux de respect et de crainte. Des fleurs, que je renouvelle tous les samedis, tempèrent cependant l'austérité de ce lieu de douleur , et sont un hommage aux mânes de celui qui l'habite. Mais ce qu'il y a de vraiment curieux, ce sont les sculptures de ce tombeau. Mon Dieu , monsieur , qu'on a donc de goût aujourd'hui pour ces sortes de choses ! Ce sont de petits génies pleurant tout boii^ nement sur leur torche renversée, mais si bien faits, d'un fini si précieux, qu'on pourrait les regarder à la loupe. J'ai eu cela pour rien ; pour une bagatelle. Il est vrai de dire que l'homme qui me l'a cédé a eu la probité de m'avouer qu'il n'était pas neuf, et que depuis très-peu de temps il l'avait déjà acheté et revendu plusieurs fois. Conçoit-on qu'on se défasse de choses pareilles? Pour moi, je viendrais à vendre aujourd'hui pour demain ma petite maison de Bellevillé, je vous assure bien que j'emporterais ce tombeau. On met cela dans un grenier, ça ne mange pas de pain ; c'est une bague au doigt. Je puis me remarier, redevenir veuve; c'est une acquisition toute faite. Il y a des gens qui n'ont pas d'âme.
FLORIMON.
Ce n'est pas vous qu'on accusera d'en manquer^ La vérité du sentiment se montre dans chacune de vos paroles. Mais vous devez peu fréquenter votre maison de campagne ; l'état que vous professez est si assujettissant !