‹ Proverbes dramatiques (volume 3)Chapitre 70 sur 249 · SCENE VI · texte numérisé non relu

SCENE VI

à Paris pour cela? Vous n'avez donc pas trouvé de parti sortable dans votre province?

FLORIMON.

Moi! madame, me marier à une provinciale! Je n'y ai jamais pensé.

MADAME SORBET

Preuve de goût.

florimon;

Les femmes de province ne cultivent pas assez leur esprit; en général, elles font peu de cas des talens, et je tiens beaucoup à une éducation • agréable dans une femme.

MADAME SORBET

Une éducation soignée est le bien le plus précieux, sans contredit; et cependant je regrette tous les jours celle que l'on m'a donnée. Elle est si peu en harmonie avec l'état où le ciel m'a placée, qu'elle me met sans cesse en guerre avec moi-même. J'ai eu le bonheur ou le malheur, je "ne sais lequel, d'être élevée par une tante du premier mérite. Elle avait été femme de chambre d'une duchesse, et conservait réellement les manière de l'ancienne cour. Les maîtres me furent, j'ose le dire,* prodigués: j'avais de l'intelligence; en très-peu de temps je devins ce que je suis. Mais ce n'était pas tout , il fallait me marier ; je n'avais pas de fortune , et les partis que je pouvais choisir n'étaient pas de oion goût , c'étaient tous gens de boutique,, et j'aurais voulu au moins un hamme de plumé; ma tante aussi. Monsieur Sorbet se présenta ; il avait quelques avances , me faisait ce qu'on appelle des avantages ; on ne pouvait

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guère reculer. Vous dire ce que je souffris à ridée de devenir limonadièi'e , d'épouser un limonadier , c'est la chose impossible. Monsieur Sorbet était cependant un honnête homme ; mais d'est si peu de chose qu'un honnête homme. Je croyais que je ne m'accoutumerais jamais à lui : cependant il se conduisit si bien que je ne pus m'empéçher de lui rendre justice.

FLORIMOV, îi part et jpoar «tre eotendu.

Femme charmante ! trop heureux monsieur Sorbet 1 Une telle félicité ne sera jamais mon partage !

MADAME SORBET, à part, mais plus bas.

Que veut-il dire? Parlerait-il sérieusement? (Haut.) Vous avez sans dqute fait un choix ?

FLORIMON.

Oui, madame.

MADAME SORBET

Une jeune personne ?

C'est une personne jeune , mais elle est veuve.

MADAME SORBET

Une veuve ! Allons, monsieur, il est décidé que je vous approuverai en tout.

FLORIMON , avec feu.

Que dites-vous , madame ?

MADAME SORBET

Est-ce que je le ?ais ? Et quel est l'âge , la figure de la personne que vous avez en vue ? Est-ce un mariage d'amour ou simplement de convenance que vous

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devez contracter ? Puisqu'il n'est plus douteux que la sympathie nous rapproche , et que nous ne sommes pas des étrangers Fan pour l'autre, je puis vous faire sur tout cela des questions qui ne vous paraîtront point indiscrètes.

FLORIMON.

Indiscrètes , non ; mais au moins fort embarrassantés. M^ apiours jusqu'ici sont un roman ; ma maîtresse , encore ce matin , était une inconnue pdur moi. Je sais que je l'adore , j'ignore si j'en suis aimé. Sa figure toute divine n'est que la moindre de ses qualités ; et , pour son âge, c'est celui auquel se tiennent long-temps les femmes qui ne veulent pas vieillir.

MADAME SORBET

Je ne suis guère plus instruite que tout à l'heure , et voilà un portrait qui ressemble assez à une énigme. Au surplus, la figure m'importe peu. Si cette femme est aimable, cela sufiît. Avec de l'esprit, on a toujours les yeux jolis; le teint, personne

ne s'en embarrasse; on se le fait comme on veut

Ah ! par exemple , il y a une chose , une seule chose sur laquelle je serais fort difficile, ce sont les dents.

( Elle rit de manière k laisser voir ses dents. )

FLORIMON.

Elle les a parfaites.

MADAME SORBET

C'est im agrément qu'on nip peut remplacer.

FLORIMON.

Tout comme le reste.

I»2 HABAME SOR1IET.

MADAME SORBET

Je ne croyais pas. Mais que disiez-vous, que vous ne la connaissiez que de ce matin ?

FLORIMON.

Ce n'est que de ce matin que je sais qui elle est.

MADAME SORBET

Ah ! c'est piquant. Votre passion ne date pas de plus loin?

FLORIMON.

Pardonnez-moi. Il y a à peu près quinze jours ^ étant à un théâtre dés boulevards

' MADAME SORBET

OÙ l'on donnait un mélodrame ?

FLORIMON.

Cela est vrai. J'aperçus dans une loge une femme^ OM plutôt un ange , dont la sensibilité excitée par les malheurs du héros de la pièce, qui n'était pourtant qu'un enfant •

MADAME SORBET

Ah ! c'est l'Enfant dé la forêt. Qu'il m'a causé de larmes !

FLORIMON, k part.

Victor m'a donné de bons renseignemens. (Haut.) Tout en proie aux sensations de cet intéressant spectacle, elle oubliait de dérober ses pleurs aux nombreux spectateurs dont la salle était remplie , et qui tous avaient les yeux fikés sur elle.

MADAME SORBET

Dans ces momens-là , je ne pense à rien.

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