M. PARTOUT, SEUL
Je ne sais pas si j'agis bien sagement en engageant ce drôle-là à venir habiter avec moi. Ce sera un hôte fort gênant , une espèce de Mentor que je me donnerai là. Comme deux ans changent un jeune homme ! C'était un petit saint , à présent c'est un démon. Il est clair qu'il ne croit plus à rien ; un honnête homme , pour lui , n'est qu'un homme qui joue bien son rôle. C'est effrayant. Il a de l'esprit , il est amusant ; si nous étions du même âge , sa conversation me conviendrait assez; mais, comme son oncle, je ne dois pas souffrir qu'il me juge. On n'est pas toujours sur le qui vive, (il rit.) Ah ! ah ! ah !... Occupons-nous de mon oraison funèbre.
M. PARTOUT, M. DE ROCHERON , souj le nom
de M. Prudent , habillé en ancien bonrgeois. M. DE ROCHERON , à part.
À mon tour, à présent. (Haut.) Monsieur, c'est bien vous qui êtes monsieur Partout?
M. PARTOUT
Oui, monsieur.
M. DE ROCHERON.
C'est que j'ai à vous confier une chose qu'il est de la dernière conséquence de ne pas divulguer, et sur laquelle je ne me suis décidé à vous consulter, qu'après m'être bien assuré que vous étiez le plus honnête homme du monde, et le jurisconsulte le plus habile que l'on connaisse. Ces deux conditions sont essentielles pour une affaire très-fâcheuse dont je désire bien que vous puissiez me tirer. »
M. PARTOUT
Monsieur, avec l'aide du Ciel, peut-être y parviendrons-nous. Quelle est cette affaire ?
M. DE ROCHERON , après avoir regarde de tous côtés.
Monsieur, je me nomme monsieur Prudent; j'ai fait, pendant vingt-cinq ans, le commerce avec
i88 TOUS LES COMEDIENS, etc.
assez de bonheur pour acquérir une fortune qui me suffit. J'ai épousé , il y a quinze ans, une femme- fort aimable, mais qui se trouve en partie cause du malheur qui m'arrive aujourd'hui. Elle avait un fils d'un premier lit.
Ce fils est un mauvais sujet?
M. DE ROCHERON .
Le Ciel me préserve de me plaindre de mon beau -fils! C'est un jeune homme rempli de bonnes qualités ; mais qui, pour passer le temps, s'amuse à chercher querelle aux uns et aux autres, ce qui lui attire parfois des lettres pareilles à celle-ci , qui , par le plus grand hasard du monde, est tombée ce matin entre les mains de ma femme.
(Il présente une lettre à M. Partout.) M. PARTOUT.
C'est un cartel.
M. DE ROCHERON.
Hélas! oui, monsieur.
M. PARTOUT
Je ne puis rien faire à cela.
M. DE ROCHERON.
Nous espérions cependant, ma femme et moi, qu'il ne vous serait pas impossible de donner une forme judiciaire à cette affaire.