SCENE IV
MADAME DEMBRUN.
D'après cela , il est capable de tout.
SUZANNE
De tout , Madame , de tout. J'en ai la marque.
MADAME DEMBRUN.
Un homme qui n'a pas plus de retenue... Mais songez donc , s'il eût été vis-à-vis de moi !
SUZANNE
Il est possible que le respect...
MADAME DEMBRUN.
Il y a des gens qui ne respectent rien, Suzanne ; j'en ai connu.
SUZANNE
J'avais comme un pressentiment de ça , parce que , chaque fois que nous montions en voiture ou que nous en descendions , tout en ayant l'air de vouloir empêcher nos robes de toucher à la roue, il avait un certain geste qui ne me plaisait pas du tout.
MADAME DEMBRUN.
Je n'y avais pas pris garde.
SUZANNE
Oh ! mais, moi, Madame , je remarque tout.
MADAME DEMBRUN.
Il faut nous en tenir là , Suzanne ; nous n'avons pas besoin de chercher autre chose. C'est
a48 LE VOYAGE,
tout simplement un homme immoral. Je suis furieuse contre lui. Faites-moi faire de l'eau de laitue; je sens ma figure qui s'échauffe. Pour peu que je me mette en colère , cela ne manque jamais; c'est ce qui me retient le plus souvent; j'ai un teint perfide. Je suis sûre aussi que mon nez devient rouge.
SUZANNE
Non , Madame , pas encore.
MADAME DEMBRUN.
Oh ! bien , il ne tardera pas. Vite , vite , Suzanne , de l'eau de laitue.
SUZANNE
Oui , Madame.
A telle fin que de raison , prenez en même temps la boîte que vous avez mise dans le petit coffre de derrière, et surtout ayez soin qu'on ne la voie pas.
SUZANNE
Que Madame n'ait pas d'inquiétude , je la cacherai sous mon châle.
MADAME DEMBRUN.
Le vilain homme ! voyez un peu à quoi il m'oblige. Je remonte à ma chambre.
( Elles sur lent tontes deux. )