SCÈNE VI
LES PRÉCÉDEHS, MOWSfEUR et MADAME DE LORMON. GATIEN, annonçant.
Monsieur et madame de Lormon.
420 LA PREMIÈRE REPRÉSEIVTATION.
M. LIÉ YEN, bai k madame d« M^rigny.
Quelles sont ces personnes-là ?
MADAME DE MÉRIGNY.
Ce sont des parens de mon mari qui vivent toute Tannée dans leur terre. C'est à eux que j'avais cédé mon coupon de loge.
MADAME DE LORMON.
Je vais donc respirer. Ma chère dame , que je vous félicite d'avoir eu la migraine ! vous avez évité un furieux cauchemar.
M. DE LORMON.
Cauchemar est le mot propre.
MADAME DE LORMON.
Il n'y en a pas d'autre pour peindre la situation pénible dans laquelle vous mettent de pareilles pauvretés.
SAINT-PAUL
Pauvretés, madame! On ne voit que des habits couverts d'or.
M. LIÉVEN
Ne faut-il pas de la variété, d'ailleurs?
C'est ce que je nie, monsieur. Quand on possède les richesses littéraires que nous possédons , on doit s'en tenir là.
MADAME DE MÉRIGNY.
Moi qui ne connais pas la pièce qu'on donnait, j'en demande des nouvelles à tout le monde. Qu'est-ce qui vous a donc tant choquée ?
SGëNE VI. 421
MADAME DE LORMON.
Tout, madame, tout. XJne absence de dignité qui révolte. Si l'on ne trouve plus de dignité au théâtre Français, où en trouvera-t-on , je vous prie? Dans le chaos de nos nouvelles institutions , il n'y avait que li où, du moins, on devait espérer d'en conserver.
SAINT-PAUL
Que voulez- vous de plus digne que des rois , des reines, des princes, des princesses qui ne font pas un seul pas sans être escortés par des légions de pages ?
MADAME DE LORMON.
Ah! fort bien. Si vous vous contentez à cette heure, à Paris, de valeurs nominales, je n'ai rien à répon^ dre. Ainsi, du moment qu'on vous dit : « Cet homme-là est un roi » , vous n'en demandez pas davantage! c'est un roi ?
SAINT-PAUL
Mais, dame, oui.
Quelles que soient ses actions, quel que soit son langage, vous n'en démordez pas?
SAINT-PAUL
Mais, dame, non.
MADAME DE LORMON.
C'est commode pour les auteurs.
MADAME DE MÉRIGNY.
Ne nous prêchez pas la révolte; nous consentons^ à nous soumettre.
488 LA PREMIERE REPRÉSENTATIOX.
M. DE LORMON.
Eh bien! je n'hésite pas à vous le dire, madame, on a grand tort, on a le plus grand tort. Mémadans les jeux de l'esprit, il n'est jamais permis de toucher à l'auréole sacrée qui doit toujours environner les personnages augustes. Voyez nos grandis maîtres et monsieur de Voltaire lui-même, avec quel art ils savent ennoblir jusqu'aux crimes les plus odieux, quand les coupables ont des droits à nos respects.
MADAME DE LORMON.
Vous avez affaire à forte partie; monsieur de Lormon est littérateur jusqu'au bout des ongles.
M. DE LORMON.
Ce serait peu de n'être que littéraire ; je suis noble , et par conséquent intéressé au maintien de tout ce qui est noble.
M. UÉVE».
On prend peut-être de mauvais chemins : mais aujourd'hui la prétention est de courir après le vrai.
MADAME DE LORMON.
Nous avons plus de tact chez nous ; nous ne courons qu'après le beau. Aussi aucune de vos productions nouvelles n'a-t-elle pu s'acclimater parmi nous. Nous voulons du vieux, de l'ancien, du rebatt^i; nous ne nous en lassons pas, et nous en faisons gloire. Si toutes les villes rftsemblaient à ïa nôtre, vos auteurs nouveaux pourraient se tenir bien tranquilles.
MADAME DE MÉRIGNY.
Vous les proscrivez tous?
SGEIVE VI. 4!I3
MADAME DE LORMON.
Tous.
M. LIÉVEN
Il y en a, ce me semble, qui devraient vous satisfaire y madame.
En connaissez-vous qui consentiraient à appeler leurs personnages Dorante ou Cidalise ? Pourquoi exclure Dorante? J'aime Dorante, je connais Dorante; Dorante est tout ce qu'on veut. Dorante est -comte, chevalier ou marquis; c'est égal, c'est Dorante. On est toujours sûr que c'est un homme de bonne compagnie. Cidalise est coquette , à la bonne heure : mais c'est d'une coquetterie décente , d'une coquetterie d'esprit; on recevrait Cidalise. Éraste est . un peu froid, j'en conviens; mais quel sens! quelle raison ! Il n'y a pas jusqu'au bonhomme Oronte qui n'ait son mérite; sa présence tranquillise pour le dé*noùment, on prévoit qu'il arrangera tout à la satisfaction générale. Ces gens-là sont de mon temps, que voulez-vous que je vous dise? ce sont d'anciennes connaissances ; j'ai toujours du plaisir à les voir.
M. DE LORMON.
Madame de Lormon se laisse un peu aller à sa verve ; nous ne parlions pas de comédie ; mais il est certain qu'il faut des caractères dans une comédie, et de certains caractères. Car que nous importe de savoir ce que pensent des marchands? quels sont leurs habitudes , leurs tracasseries , leurs chagrins , leurs malheurs? Est-ce pour peindre des bourgeois
42i LA PREMIÈRE, REPRÉSENTATION.
que l'art dramatique a été inventé ? Peignez des gens comme il faut ; mais peignez-les d'une manière convenable. Ménagez leurs faiblesses, adoucissez leurs ridicules ; et si vous voulez que nous applaudissions vos personnages , donnez-leur de l'esprit , de la délicatesse , du désintéressement; qu'avec cela , vos acteurs aient bonne mine ; qu'ils mettent de la grâce et de la finesse dans leur jeu , nous dirons : Nous voilà.
MADAME DE LORMON.
Mais des caricatures comme celles qu'on se permet ! Le théâtre Français devrait roiigir.
MADAME DE MÉRIGNY.
Blâmez plutôt le public. Le théâtre Français est bien obligé de le servir à son goût.
M. LIÊVEN.
Pourquoi ne donne-t-on plus la Comtesse cTEscarbagnas? C'est une comtesse , et une comtesse du temps de la dignité du théâtre Français. Le Roi de Cocagne ne dérogerait pas non plus , je crois.
M. DE LORMONs
Monsieur, monsieur, vous voulez nous dérouter; mais je trancherai la question, et je dirai que, dans des temps comme ceux-ci, il est très-malheureux qu'il y ait des théâtres. Si j'étais le maître , je défendrais au moins qu'on y représentât des pièces nouvelles. Peut-être de loin à loin daignerais-je octroyer la permission de jouer quelques tragédies ; mais ce serait à condition qu'elles seraient taillées sur de bons