‹ Proverbes dramatiquesChapitre 67 sur 255 · SCENE IV. il · texte numérisé non relu

SCENE IV. il

moi , ralliez-vous au panache d'Henri IV et de saint Louis : pour le moment , c'est ce que vous avez de mieux à faire. Les peuples , c'est un mot; les peuples, ce n'est personne. Songez donc, il n'y a pas encore deux mois , je vivais au milieu de la plus haute société. Si je vous parlais du refus de l'impôt , de la croix dans le Levant... La croix dans le Levant! est-ce que c'est sa place ? Tout doit dépendre dé Rome , monsieur Perrel.

PERBEL.

Tout dépend de Dieu , madame Lanoue.

MADAME LANOUE

C'est que vous êtes protestant.

PERREL.

Je n'en sais, ma foi, rien.

MADAME LANOUE

Mais moi , je vous le dis, et que ce n'est pas votre faute s'il n'y a pas de synagogue dans ce viHage. Comme nous avons été de maison tous les deux, quoique avec une grande différence de maison , je crois devoir vous avertir qu'il y a des rapports contre vous. J'ai vu le curé ; j'étais recommandée au brigadier de gendarmerie ; je suis fort au courant. Je donne ce soir un rout pour pacifier le village.

PERREL.

Mais le village est tranquille.

MADAME LANOUE

Il y a tranquillité et tranquillité; nous ne vou-

no LA FOLLC.

Ions pas de tranquillité factieuse. Ne vous inquiétez pas; on a son but. Il £aut extir... extir... Aidez-moi donc !

PERREL.

Extir...

MADAME LANGUE

Extirper. M'y voilà ! Il faut extirper jusqu'à la dernière catégorie de l'esprit révolutionnaire. Je sors pour ainsi dire de la cour, puisque ma maîtresse n'en bougeait pas ; et je sais combien on a à cœur de changer les habitudes anti... Allons, encore un diable de mot... anti... antisociables... enfin les habitudes qui font que les sujets raisonnent.

PERREL.

Les paysans ne raisonnent guère.

MADAME LANOUE

Je n'ai pas invité les paysans non plus. Les paysans ! les paysans ne sont pas même des sujets. Les paysans ! qu'est-ce que c'est que ça ? Le village est assez considérable pour que j'aie pu choisir. Quand je tiendrai tout mon monde chez moi, je dirai un mot à l'un, un mot à l'autre; j'en ai de tout faits. Ils verront bien que j'ai de bonnes manières; le curé m'aidera , le brigadier de gendarmerie ne me sera pas inutile non plus, parce que, moitié par crainte de l'enfer, moitié par crainte de la force armée, moitié par les raisons que je leur donnerai, moitié sur ce que je compte que vous ne leur direz pas le conti*aire, moitié aussi....

SCEIfE IV. mt

PERREL.

Toilà bien des moitiés.

MADAME LANOUE , avec la plus grande chaleur.

Monsieur Perrel , il faut en finir ; on a eu trop de ménagemens jusqu'ici. Ma pauvre maîtresse ^ qui m'a laissé quinze cents livres de rentes, disait.^

PERREL.

Quinze cents livres de rentes î

MADAME LANGUE

Elle m'en aurait laissé bien davantage; mais avec une famille comme la sienne! Les chouannes faisaient beaucoup d'enfans; elles étaient si malheureuses ! Rien qu'en quatre ans madame la marquise en a eu sept. Et comment les mettait-elle au monde , la chère dame ? Derrière une haie, au pied d'un arbre, contre un mur, au fond d'un fossé, partout enfin où les douleurs la prenaient. Cela doit vous toucher, monsieur Perrel. Dites-moi que vous n'êtes pas révolutionnaire; non, non, vous ne l'êtes pas. Pourquoi le seriez-vous ? vous ne pouvez pas l'être.

( A Manette qui apporte une carafe. ) LaisSCZ Cela , et allcZ-VOUS-Cn .

(Manette «orL ) Jc vcux VOUS couvertir. Vous n'avez que deux arpens de biens nationaux, rendez-les a l'Eglise, il vous en restera encore assez, et vous serez sûr d'être sauvé. Quelque opinion qu'on ait, c'est toujours une douceur. Vous rendrez ces deux vilains arpens; promettez-le-moi; vous irez plus souvent à la messe; vous observerez les jeûnes et les jours maigres; vous vous confesserez; vous communierez;

iM LA FOLLE.

VOUS retirerez vos enfans de l'enseignement mutuel pour les envoyer chez les Frères. Il le faut; je le veux. C'est convenu, n'est-il pas vrai?

PERREL.

Là, là; comme vous y allez !

MADAME LANOUE

Prenez -y garde, nous serons terribles, je vous en préviens. Les prêtres nous ont assurés contre tout événement ; l'Autriche et l'Angleterre sont pour nous; la gendarmerie est à nos ordres; ne badinez pas.

PERREL.

Je vous regarde, je vous écoute, et, soit dit sans vouloir vous fâcher, en vérité, si je peux vous comprendre!...

MADAME LANOUE

Ce n'est pourtant pas de l'Alcoran. Ce que je dis , c'est ce que j'ai entendu dire si long-temps par des gens d'esprit qui ont des cinquante et des soixante», mille francs de place rien que pour penser comme cela. Je parierais que vous en êtes encore aux victoires de la grande-armée, vous; c'était donc bien beau ? Avez-vous été voir le Calvaire à votre dernier voyage à Paris ? Laissez-nous faire ; nous pensons à l'essentiel. Ne dites rien ; ne nous contrariez pas ; vous verrez. Vous çtes propriétaire ; nous aimons les propriétaires.

PERREL.

Avez-vous jamais été malade?

9CÈWE V. i25

MADAME LANGUE

La tête quelquefois.

PERREt.

C'est cela : vous vous mêlez de trop de choses.

MADAME LANGUE

Il y a tant à faire, monsieur Perrel, songez donc. Depuis quinze ans, en quoi a-t-on réussi? Il y a toujours des lois , vous ne pouvez pas dire le contraire ; est-ce un gouvernement que cela ? Les Français sont essentiellement révolutionnaires ; ils nous regardent en riant ; ils aiment mieux être en effervescence que de se reposer dans le pouvoir absolu. Ma défunte maîtresse avait bien raison: il faudrait que le gouvernement allât se camper au milieu de la Bretagne, pour venir ensuite reconquérir le gouvernement : les fidèles Bas -Bretons auraient bientôt purgé la langue française de tous les vilains mots qu'on a inventés pendant la démocratie.

PERREL.

Ça viendra, ça viendra, madame Lanoue. Il n'est pas possible que des projets aussi sages ne s'accomplissent pas. En attendant, calmez- vous.

(Usort.)

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