SCENE I. I2S
LOUISE
Ses gages ! Vous parlez comme s'il était question de gens comme nou&
BIBER
£hbien ! comment dit-on pour eux autres?
LOUISE
On dit traitement. Mais ce n'est pas pour cet argent-là que madame a le plus de chagrin.
Est-ce qu'elle aimait vraiment la princesse ?
LOUISE
Ce ne serait pas encore là une raison.
BIBER
Alors, c'est donc l'honneur que cela lui faisait?
LOUISE
Voilà. La place de madame était extrêmement honorable, et tellement honorable, que je crains bien qu'en la perdant elle ne soit obligée de diminuer sa dépense.
BIBER
Je ne vous comprends pas.
LOUISE
Mais sans doute. Une place extrêmement honorable à la cour est une place qui rapporte extrêmement d'argent.
BIBEB.
Expliquez-vous donc. Vous disiez tout à l'heure que ce n'était pas pour l'argent.
ÎM LA DISGRACE.
Pour largent du traitement. Mais le reste ^ ce qu'on appelle les droits qui sont comme un pillage autorisé, les grâces, les faveurs que l'on fait obtenir, les services que l'on reçoit des ministres et de tous les gens qui possèdent de grands emplois.... Une dame d'honneur qui était toujours dans l'oreille de sa maîtresse ; vous jugez que ça se paie. Madame était chez la margrave comme est ici notre femme de charge , à qui vous donnez de temps en temps des boîtes de confitures , quoique vous ne puissiez pas la souffrir, parce que vous savez bien que d'un autre côté ça n'est pas perdu.
BIBER
La vieille madame Miller peut bien prendre ce qu'on lui donne ; mais madame qui est si fière...
LOUISE
Aussi n'est-ce pas des confitures qu'on lui offre.
BIBER
J'entends bien.
LOUISE
Par exemple, tous les concerts, tous les divertissemensque nous avons donnés cet hiver, ça n'a rien coûté à madame , et nous avons cependant eu l'étrenne de tous les virtuoses qui ont passé par la ville; mais le directeur du théâtre, qui voulait être nommé directeur des concerts du palais, n'a pas manqué son coup non plus.
fMCENE I. 189
C'est bien commode de divertir la cour pendant trois mois à si bon marché.
LOUISE
Je ne suis que femme de chambre de madame , moi ; eh bien ! regardez cette bague-là.
BIBER, avec humeur.
Louise, qu est-ce que cela signifie?
LOUISE
Bon. Appelez-moi Louise tout haut. Criez plus fort.
BIBER, baissant la voix.
Je veux savoir comment vous avez eu ce diamant.
LOUISE
Parce qu'on me l'a donné pour la peine de remettre à madame un petit chiffon de papier.
BIBER
Un petit chiffon de papier!
LOUISE
Oui , le bourgmestre de Staurback qui veut être autorisé à faire payer aux voyageurs plus de chevaux de poste qu'il ne leur en fournit, afin de gagner davantage.
BlBÉR.
Je ne vois pas ce que madame peut faire à cela.
Sans notre disgrâce, nous n'aurions pas été em-
160 LA M9GKACE.
barrasses; et même, malgré notre disgrâce, je n'en désespère pas.
BIBER
Dites-moi donc au juste le sujet de cette disgrâce; car si madame n'aimait pas beaucoup la margrave , il est certain du moins que la margrave....
LOUISE , rinterrompant.
Aimait madame ? Pas davantage. Elle l'avait choisie de préférence pour la tourmenter un peu plus que les autres, et parce que ça l'amusait de faire croire qu'elle avait de l'attachement pour quelqu'un ; voilà tout. Madame a donc demandé cette permission de trois jours pour aller à sa terre; mais elle n'a pas été plus tôt partie que la princesse a trouvé charmant de lui écrire tout de suite, comme une amie qui ne peut pas être un instant sans s'occuper de son amie. Elle lui a dépêché un courrier qui devait arriver en même temps que nous. En passant par Spiegelberg, la bonne madame Schwarz, qui fiançait sa fille, nous a retenues quelques heures; le courrier, ne nous trouvant pas au château , est revenu , par conséquent, sans réponse; de sorte que la margrave a jeté les hauts cris. « Madame l'avait trompée; madame avait dit qu'elle allait à sa terre, et madame était allée autre part. Où était-elle allée? Pourquoi lui avait-elle fait un mensonge ? » Quand une princesse crie contre quelqu'un , il y a toujours de bonnes amies qui prennent la défense de ce quelqu'un-là de manière à mettre les choses au pis. Madame de Kalb^ madame de Wurms , toutes les commères de la cour
SGEIVE I. 161
ne s'y sont pas épargnées, à ce qu'il paraît, puisqu'il est défendu à madame de se présenter désormais devant la margrave.
BIBER
Quelque réforme que fasse madame, cela ne peut pas tomber sur nous. Il lui faudra toujours bien une femme de chambre et un chasseur. Ainsi cela nous est égal; nous n'y perdrons rieii.
LOUISE
Je ne m'y fie pas. Elle s'arrangera pour renvoyer quelqu'un. Elle^ tant répété qu'elle se ruinait pour faire honneur à sa maîtresse, qu'elle ne voudra pas en avoir le démenti. Elle a déjà parlé de voyager en France. •
BIBER
Ah ! que j'aimerais cela !
LOUISE
Ne l'entends-je pas?
BIBER
C'est elle-même : je me sauve.
( II s'enfuit. ) ( La comtesse de Rosemberg entre. )
LA COMTESSE, avec humeur.
Que faites- vous ici?
LOUISE
Madame sait bien que c'est ma place ordinaire.
LA COMTESSE
Vous n'étiez pas seqle.