SCÈNE I. 30T
DENIS
Sait-il que je cherche à déjouer ses projets?
MADAME DUPRÉ
Lui ! Il ne sait rien; il est lancé comme cela; il va comme cela. Tout ce qu’il voit, c’est d’être bien venu à la préfecture , d’être appelé mon bon ami , mon cher monsieur Diipré par tous nos soi-disans grands messieurs, d’avoir la petite importance du moment; pas autre chose.
DENIS
J’en suis fâché; mais cela lui fera du tort.
Oh ! bien, oui.
DENIS
Ma tante, je vois des gens qui sont bien las du train que prennent les affaires.
MADAME DUPRÉ
Ce sont des gens qui n’ont pas de patience.
DENIS
Et de penser qu’un homme comme mon oncle pousse encore à la roiije , comme si cela n’allait pas assez vite.
MADAME DUPRÉ
Ne parle donc pas de M. Dupré en affaires politiques; il est si insignifiant.
DENI.S
On ne peut pas se figurer le mal qu’on peut se faire
AVANT ET APRÈS
avec cette insignifiance-là. Les meneurs, lesintrigans en connaissent bien le prix ; ils font grand cas de ces braves bourgeois qui laissent dérouter leur instinct au point de donner tète baissée dans les projets les plus contraires à leurs intérêts.
A quoi cela avance-t-il?
DENl.S.
C’est comme les alouettes dont le cri en attire d’autres.
MADAME DUPRÉ
Ton oncle une alouette! c’est drôle.
DENIS
Il en est encore temps; tâchez qu’il se dédise. Les élections n’iront pas du premier coup; cela traînera presque toute la journée; il peut voir une grande partie des gens auxquels il avait parlé. Il n’a qu’à leur faire entendre qu’il a changé d’avis, et qu’il faut qu’ils en changent; ils en changeront.
MADAME DUPRÉ
Bast! bast! laisse-Ie se .satisfaire. Un député, c’est une goutte d’eau. '
DENIS
Beaucoup de gouttes d’eau réunies peuvent faire un torrent.
MADAME DUPRÉ
Pour le coup , voilà une phrase de rhétorique.
Digitizcü i)y Googic’
8CKME II.
Vous en verrez l’application, ma tante, et vous jugerez alors si je ne faisais que des phrases.
MADAME DL'PRÉ
Vraiment, mon ami, je ne suis pas plus rassurée que toi. Mais que peut-on nous demander de plus ? Nous payons bien et beaucoup; on nous taille, on nous rogne comme on l’entend; on sait bien ce que nous voulons , c’est positivement ce qu’on nous refuse , et l’on nous force de prendre en échange ce que nous ne voudrions pas. Tout cela se passe sans bruit, sans que personne sourcille. 11 n’y a pas pas beaucoup de peuples comme nous. A la fin, le ciel nous en tiendra compte, sois-en sur.
DENI.S
Le ciel ne peut pas se mêler de tout , non plus.
SCÈIVE II.