‹ Proverbes dramatiques. Tome 4Chapitre 246 sur 254 · I.E PÈRE JOSEPH · texte numérisé non relu

I.E PÈRE JOSEPH

f en veux à l’abbé Romain de voi’.s mettre dans l’esprit des terreurs aussi barbares; car c’est de lui que tout cela vous vient. Pourquoi aussi partagez-vous votre confiance? Ne me croyez-vous pas assez éclairé pour me charger seul de votre direction ? Vous avez une piété qui rachèterait tous les péchés du monde; vous êtes d’une charité ettl’une obligeance inépuisables; vous m’avez placé toutes les personnes que je vous ai recommandées; vous vantez nos établissemens avec, un zèle qui n’a pas d’exemple ; votre maison est parfaitement tenue. L’air des églises vous incommode; vous n’y allez que quand c’est absolument indispensable; mais vous y envoyez vos gens tous les jours. Les exhortations, les réprimandes même voys trouvent fort soumise, et je n’en chercherai pas d’autre preuve que la patience vraiment angélique' avec laquelle vous avez la bonté de m’écouter dans ce moment-ci. Il faut pourtajit bien que je fasse mon devoir , et que je vous assure contre vous-même.

LA MARQCISE.

Ohl oui; j’ai besoin d’étre rassurée. On m’a dit qu’en portant certaines choses sur soi, cela faisait du bien. - • ; .

LE PÈRE JOSEPH

C'.e qui fait du bien , c’est de combattre le inauvaLs.

DIALOGUE I

esprit (lu siècle, de proclaïuer hardiment les bonnes doctrines, de ne pas se laisser prendre aux calomnies dont on cherche h flétrir notre société; de de^ mander notre rétablissement pur et entier, à cor et à cris,' sans fin, sans cesse; de rompre en 'visière à tout ce qui s’y oppose, amis, parens, même avec ses propres enfans. Il ne s'agit plus d’affections terrestres quand le ciel commande. Voyez Abraham.

LA MARQUISE

Vraiment, père Joseph, j’admire son courage; mais quand j’ai prêché ma fille et mon fils pour les amener à mon sentiment, et qu’ils sont quelque temps sans venir me voir, je crois qu’ils me boudent, et je ne sais plus où donner de la tête. C’est une faiblesse condamnable, je le sais; mais je compté sur le bénéfice du temps; ils n’ont pas mon âge. Ce qui me rassure, d’aijleurs, c’eàt que vos premières conversions sont tombées sur les pécheurs qui paraissaient le plus endurcis, que votre avant-garde ne se compose que d’une foule de gens qne la société avait, pour ainsi dire, condamnés. Il serait bien extraordinaire que des . cœurs purs et droits comme 'ceux de mes enfans voîis échappassent. Y a-t-il long-temps que vous n’avez vu la comtesse ?

LF. PÈRE JOSEPH.

Je compte avoir l’honneur de me jirésenter chez elle en sortant d’ici.

LA MARQUISE

Je vous la recommande ainsi que nidn fils, père Jo-

sepb. Us sont bien du monde; ils ne veulent se soumettre à rien. Ce n’est pas que ma fille ne suive assez exactement ce qu’elle appelle ses devoirs; mais elle n’y ajouterait pas la moindre chose. Dites-lui donc tout de qu’il faut faire aujourd’hui. C’est ma- fille; je dois en répondre; elle est d’une si bonne famille; c’est très-important. Ah! si le chevalier de Mennevaux vivait encore, et qu’il fût dans les sentimens où je suppose qu’il serait, certainement il aurait fait cette conversion. Je n’ai jamais entendu d’homme si persu.isif; je lui avais abandonné jusqu’à mes pensées; c’était ma boussole! (Eiieionpiro.)

LE PÈRE JOSEPH

Il ne faut plus tourner vos regards sur le passé , madame.

LA JMABQtnSE.

Je fie demanderais pas mieux ; mais ce passé c’est ma vie , père Joseph. Comment puis-je m’en séparer entièrement? Non pas que je me refuse à commencer mon avenir. Mon Dieu! je m’y prête de tout mon cœur, puisque, dans ce moment-ci, je fais restaurer la chapelle de mon château. Eh bien ! pour cette restauration , je suis encore obligée de regretter le chevalier. Je ne sais comment faire peindre l’intérieur de cette chapelle. Les uns parlent d’une imitation de marbre, les autres d’un dessein de coupe de pierres, comme pour un vestibule ou une antichambre; moi, je voudrais que cela eût une teinte religieuse , bistre ou vert-américaiili Qu'en pensez-voüs?

DIALOGUE I

LE PÈKE JOSEPH. '

Je pense qu’il vous faudra un chapelain, et que j’en ai un qui sera parfait.

LA MARQUISE

Vous avez raison ; je n’y avais pas réfléchi. Est-il de votre ordre ?

LE PÈRE JOSEPH

Oui, madame.

LA MARQUISE

Quel heureux hasard! Eh bien! père Joseph, faites avec lui les conditions qu’il faudra faire , et pj-évenez-le que ce ne sera guère que pour le mois de septembre, afin de laisser passer l’odeur de la peinture. Il ne nous grondera pas? Il sera bien doux? Comme je reçois assez de monde l’automne, je ne voudrais pas d’un chapelain qui casserait les vitres. Vous comprenez. >

LE PÈRE JOSEPH

Madame-la marquise sera contente.

LÀ MARQQISE.

C’est nne grande partie de ma famille que j’ai là , des gens dç cour qui ne sont pas fâchés de respirer un autre air. En conversation particulière il dira tout ce qu’il voudra; mais, au prône, "il faut y prendre garde.

LE PÈRE JOSEPH

Avez-vous parlé à madame votre nièce d'un pi-écepteur pour son fils ?

LE PÈRE WSEPn.

' ‘ LA MAnQLISE.

Ma nièce joue des proverbes, à présent; depuis la

mort de son mari sa maison n’est plus qu’un théâtre,

et, à moins que vons’ ne lui procuriez un comédien

pour faire l’éducation de son fils, je doute que vous

puissiez réussir.

LE PÈRE JOSEPH

Si j’étais bien sûr de cela. Je connais, non pas un comédien , mais un homme de beaucoup d’esprit, qui est assez du monde pour ne pas s’effaroucher de quelques légères complaisances.

' LA MARQUISE

Ce serait admirable, parcé que, tout en jouant la comédie, il pourrait, de temps en temps, jeter dans la tète de ma nièce quelques idées sérieuses qui üniraient par y germer un peu plus tôt, un peu plus tard. (p:n riant.) C’est votre compelle intrare. Avec nous autres , cette méthode n’a pas beaucoup d’inconvénieus; mais’ elle serait très-condamnable si vous l’étendiez jusqu’au peuple. bourgeoisie n’a plus de frein;elle est philosophé, voltairienne, athée. Je ne vois pas que vous y fassiez des merveilles. Vous n’étes doue pas assez nombreux? multiplièz-vous. S’il vous faut de l’argent ,' faites des quêtes; j’en ferai pour vous, moi. Je ne remue plus; mais j’aurais un zèle infatigable si je croyais que des quêtes, faites par une femme qui n’a plus ni ambition , ni coquetterie, parussent une chose assez extraordinaire pour vous attirer de gros.ses auinône.s.

DlAtOGUE I. 4S I

LE PÈRE JOSEPH

Madame, cela vaut la peine d’y penser:

LA MARQUISE

Pourvu c|tie vous vous établissiez de gré ou de force, vous pouvez compter sur moi. Je crois faire une chose très-méritoire en vous secondant. Il faut une verge de fer pour mener ce peuplé-pi. Nous ne serons tranquilles qu’à ce prix-là. Il est bien temps que nous puissions respirer après tout ce que nous avons souffert, üst-ce injuste?

LE PÈRE JOSEPH

Non certainement , puisque toute la vengeance que vous voulez tirer de cette nation impie, qui vous a abreuvée de tant d’amertumes, est de lui rendre le calme et la sécurité dans cette vie et dans l’autre.

LA MARQUISE

Il me semble que j’entends" l’abbé Romain. Pourquoi donc êtes-vous divisés tous les deux? Vous avez les mêmes principes; vous avez la même haine contre toutes les innovations, et cependant vous êtes rivaux ! ' v -

Il faudrait des volumes pour vous expliquer ce qu’il y a d’incompatible entre nous.

LA MARQUISE

Voyez pourtant combien c’est embarrassant pour

' LE PÈRE JOSEPH

une personne comme moi, qui voudrait ne suivre que le droit chemin.

^ LE PÈRE JOSEPH

Vous n’avez pas besoin de vous inquiéter de cela •du tout.

LA MARQUISE

Ce n’est (Joiic pas nécessaire?

LE PÈRE JOSEPH

C’est même inutile; si ce n’est que, pour votre tranquillité, il vaudrait peut-être mieux n’avoir à écouter que les inspirations d’un zèle éclairé.

LA MARQUISE

L’abbé Romain a d’excellentes choses; c’est le seul qui me fasse bien peur.

Vous entendrez prêcher votre chapelain. Il 'a un sermon, admirable qu’on lui redemande toujours.

LA MARQUISE. '

■ Il prêche ? . • • , ' '

LE PÈRE JOSEPH

En perfection, le sermon dont je vous parle surtout. Il est terrible.

LA MARQUISE

Quand je reviendr'ai de la campagne, nous verrons.

LE PÈRE JOSEPH

Je ne Veux pas abiiser plus long-temps des bontés de madame la marquise.

DIAUMiVli I.

LA MARQUISE

Si VOUS entrez chez ma fille , et que vous vous entreteniez du chapelain avec elle , recommandez-lui bien de ne pas en parler à l’abbé Romain. 11 a tant d’attention pour moi, qu’il mérite bien qu’on lui cache des projets qui l’aflligeraient.

( Le père Joseph lorL)

FIN l>U PREMIER DIAIX>GUE.

ir.

LE PÈRE JOSEPH

DIALOGUE II

LE PÈRE JOSEPH .t LA COMTESSE.

LA COMTESSE , tu domestique qui a aunonce le père Joseph.

AvnilCCZ lin Slé^O. (Le domestique avance une chaise et s'en va. L« pÈre Joseph prend un fautenilj U comtesse sourit.) IVICS tIC VOUS

aiment pas, père Joseph; je sais cela par ma femme de chambre. Ils craignent que vous ne vous empariez de mon esprit et que vous ne me rendiez dévote.

LE PÈRE JOSEPH

Qu’est-ce que cela leur ferait, madame la comtesse ?

LA COMTESSE

Ils savent bien que , quand les maîtres se font dévots, il faut que les domestiques s’en ressentent. Je ne tourmente pas les miens , surtout à Paris. A ma terre, c’est différent, parce que je suis sûre qu'il.s vont à l’église quand je les y envoie; mais à Paris, sait-on où ils vont?

LE PÈRE JOSEPH

C’est pourtant aux personnes comme vous à donner l’exemple.

L’exemple de quoi? l’exemple d’étre dupe. Ma mère est assurément une sainte; eh bien! sa maison.

DiQm

jy GoO^Ic

niALOGUE U.

qu’elle croit très-régulière, l’est beaucoup moins que la mienne. Et puis, pour rien au monde, je ne consentirais à être mal servie sous prétexte d’austérités. Je ne prends pas un cocher pour me conduire en paradis; je me trouve assez heureuse quand il n’est pas trop ivrogne et qu’il ne vend pas le fourrage de ses chevaux.

LE PÈRE JOSEPH

Vous bornez leur mérite à bien peu de chose.

LA COMTESSE

Pas tant que vous croyez; et il est encore trèsdifBcile d’en trouver comme je vous dis là.

LE PÈRE JOSEPH

Nous nous occupons de parer à cet inconvénient. Dans peu, nous^rons à même d’offrir aux maisons respectables des sujets dont nous pourrons ré-

Tâchez de rendre vos sujets respectueux , actifs et intelligens ; sans cela, ils vous resteront. Mais vous vous mêlez donc de tout? La drôle d’idée, pour des saints comme vous autres, d’établir des bureaux de placement de domestiques. Il y a quelque chose làdessous; un peu de curiosité de savoir ce qui se passe dans les familles , un moyen de plus de domination; avec moi vous pouvez en convenir.

LE PÈRE JOSEPH

Je ne puis pas convenir que nous visions à la domina-

LE PERE JOSEPH

tion. Ce serait si ridicule avec une robe comme la nôtre.

LA COMTESSE

La robe n’y ferait rien si le siècle y était; mais assurément il n’y est pas , et vos efforts ne peuvent guère aller, à ce que je crois, qu’à occuper quelques tètes ardentes qui pourraient nous faire encore beaucoup (le mal , et dont vous trompez l’instinct par des pratiques plus oli moins minutieuses.

LE PÈBE JOSEPH.

Nous n’avons pas d’autre but.

LA COMTESSE

J’ai l’air de ne penser à rien ; mais je réfléchis beaucoup. Vous ne m’avez jamais fait peur. Vous êtes des hommes du mondé; vous parlez frani^ais; vous avez tous de l’esprit; vous connaissez le cœur humain ; vous n’étes pas toujours en irritation comme ce petit clergé dont on nous inonde.

LE PÈRE JOSEPH

Notre mission est si simple. Relever la société, la remettre sur les bases qui ont fait son bonheur sans interruption depuis quatorze siècles; rendre au trône son éclat, à la noblesse sa prépondérance et sa splendeur, et nous renfermer dans la solitude quand il n’y aura plus de bien à faire.

LA COMTHÆSE , en rUnl.

Vous vous peignez un peu en beau; mais c’est ce qui arrive toujours quand on fait son portrait soi-

DIALOGUE II

même. La solitude où vous devez vous renfermer est d’un bon effet pour la perspective. Heureu.senient vous vous donnez tant de besogne à faire avant d’en venir à cette extrémité, que nous pouvons espérer de vous voir encore quelque temps dans le monde. Y a-t-il des gens qui croient tout ce que vous dites?

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