‹ Proverbes dramatiques. Tome 4Chapitre 247 sur 254 · I.E PÈRE JOSEPH · texte numérisé non relu

I.E PÈRE JOSEPH

Beaucoup.

LA COMTESSE

Tant mieux; nous avons besoin de crédulité. Exploitez-la tant que vous pourrez, l^e positif du siècle m’épouvante; c’est ce qu’il faut combattre à toute outrance. Tâchez de nous ramener un peu d’idéal.

LE PÈRE JOSEPH

Prétez-vous-y du moins.

LA COMTESSE

Je ne parle pas pour nous.

LE PÈRE JOSEPH

Jamais nous ne soumettrons les basses classes à noâ pratiques, si elles ne vous voient pas commencer. C’est une suprématie qu’elles vous accordent.

, LA COMTESSE

J’en suis fort reconnaissante pour ma part; mais si par hasard nous ne les entraînions pas, voyez donc le jeu que nous ferions. Elles finiraient par se moquer de nous.

LE PÈRE JOSEPH

LE PÈBE JOSEPH.

Ne croyez pas cela; vous inspirez encore beaucoup plus d’envie que vous ne pensez. La manie d’imiter la noblesse est toute vivante.

Je le sais bien, puisque je m’y trompe moi-même. Je me suis trouvée l’autre jour au bal chez un banquier qui m’a fait placer des fonds; je n’a\ais pas idée de la soçiété que j’ai vue là. Tout çji parle, tout ça jase, tout ça a très-bonne mine; des toilettes parfaites, des airs du plus grand inonde. Cependant, comme je n’y connaissais âme qui vive, et que je n’étais venue que par complaisance , je n’y suis restée que très-peu de temps ; mais comme j’attendais ma voiture, une femme vraiment charmante remontait dans un équipage des plus élégans , et son domestique, fort bien vêtu à l’anglaise, disait au cocher : « A 1 hôtel. » En vérité si je devine ce qui nous restera à nous autres.

LE PÈHE JOSEPH.

11 VOUS restera d’être vous autres.

LA COMTE.SSK.

Paris est anti-monarchique.

LE PÈRE. JOSEPH

Ne vous inquiétez pas. Tout cela repose sur un mouvement que nous ne désespérons pas d’arrêter.

LA COMTESSE

Vous ne faites p.is de miracles,. • i -

DIALOGL'E II.

I,E PÈRE JOSEPH. •.« malin.

Nous en faisons faire.

LA COMTESSE , rliat aui <frlaU.

Vous êtes charmant. Voilà comme tout le clergé devrait être. Mais le nouveau, celui que l’on fait depuis quelque temps , ne répond à aucune des idées actuelles. C’est lourd, c’est gauche, c’est ignorant; ça ne sait ni s’asseoir ni saluer; c’est aussi intimidé devant un bourgeois qu’avec un gentilhomme. Poui^ quoi ne vous chargez-vous pas de cela? C’est bien plus essentiel que vos bureaux de placement. Aujourd’hui qu’on met du goût dans les moindres choses, que tout est élégant, gracieux, vos séminaristes ont l’air d’une nation à part, avec leur figure jaune et leur chapeau extravagant.

LE PÈRE JOSEPH

Pour imposer à la multitude, il faut commencer par la braver.

LA COKTESSE.

Vous ne vivez pas comme moi six mois de l’année à la campagne. J’ai sept paroisses qui relèvent de ma terre, et, depuis deux ans, je ne puis voir aucun des curés qui ont remplacé les anciens. Je vous fais ma profession de foi, je ne demanderais pas mieux que tl’étre parfaite pour tout ce qui est de bon exemple; mais aller entendre des sermons de campagne , où l’on reproche sans cesse aux riches de retenir le bien des pauvres , c’est, de notrq part, porter la complaisance trop loin. Qu’on les rende riches.

et qu’ils changent de texte. Est-ce que nos prélats, qui ont des voitures armoriées, des chasseurs, un régiment de laquais, tout le luxe moderne, disent rien qui ressemble à cela? Eh! mon Dieu, tout le monde sait bien que chaque état a son langage ; mais il ne faut pas en abuser.

LE PÈRE JOSEPH

Puisque vous avez ces petits curés six mois de l’année sous la main , que ne faites-vous leur éducation?

LA COMTESSE

Ah ! quelle patience. Il faudrait les remettre à l’A , B , C. Il n’y en a seulement pas un qui sache tenir une carte.

LE PÈRE JOSEPH

Alors, faites comme madame votre mère à qui je vais donner un chapelain.

LA COMTESSE

Vous allez donner un chapelain à ma mère! Pour cela, père Joseph, je ne le souffrirai pas.

LE PÈRE JOSEPH

Comment?

LA COMTESSE

Je vous dis très-sérieusement , père Joseph, que je ne le souffrirai pas.

LE PÈRE JOSEPH

Vous pféférez la laisser à la merci de l’ablM* Romain, dont le zèle aveugle ne sera arrêté par aucune

DIALOGUE II

considération , plutôt que de la voir entre les mains d’un galant homme, qui sait de quel intérêt il est pour nous de ménager des familles comme la vôtre.

LA COMTESSE

De quelque côté qu’on se retourne, on ne peut échapper aux robes noires.

LE PÈRE JOSEPH

C’est qu’il y a robes noires et robes noires aussi. Il y en a de fanatiques, il y en a de folles; mais il y en U de raisonnables, de très-raisonnables, avec lesquelles on peut s’entendre à ravir. Si vous repoussez celles-là, vous avez tort.

LA COMTESSE

Eh bien! qu’est-ce donc que ce monsieur que vous donnerez à ma mère lui dira?

LE PÈRE JOSEPH

Il fera son piquet , son boston ; il écoutera ses confidences; et quand il connaîtra bien son caractère, il lui donnera par-ci par-là quelques petits conseils, pour éviter qu’elle n’en aille demander à d’autres. Elle ne sera pas tourmentée , harcelée comme par l’abbé Romain.

LA COMTE.SSE

En effet, cet abbé Romain n’est dans aucune proportion.

11 lui donnerait la dévotion du peuple.

LE PERE JOSEPH

IA COMTESSE

S’il n’y avait que cela à craindre

LE PÈRE JOSEPH

Pour madame votre mère , qui est de si bonne compagnie, ce serait un meurtre.

LA COMTESSE

Elle a été charmante , ma mère.

LE PÈRE JOSEPH

C’c.st k cause de cela qu’il ne faut pas la jeter dans les extrêmes. Vous (luiriez par en souffrir.

LA COMTESSE

J’en souffre déjà.

LE PÈRE JOSEPH

Vous voyez bien. Fie&-vous à moi.

LA COMTESSE

Est-il vrai que vous ayez été révolutionnaire?

LE. PÈRE JOSEPH , Bvec l’air de la plus profonde humilité.

Hélas! madame la comtesse, il n’est que trop vrai. J’ai commencé comme saint Paul par être un grand pécheair; mais il s’est passé bien des années' et surtout bien des événemens depuis ce teraps-là.

LA COMTESSE

Oh! mais, je n’ai pas de préjugés. Quand vous voulez sincèrement nous servir, vous autres, je suis persuadée que vous valez beaucoup mieux pour ceh» ipi’une foule d’idiots qui ont de bons sentimens, mais

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SIALÜGUF. II.

qui ne savent comment s’y prendre. Notre cause est si belle d’ailleurs. Votre chapelain a-t-il aussi commencé comme saint Paul ?

, LE PÈRE JOSEPH

C’est l’homme le plus pur que je connaisse.

LA COMTESSE

Mais il ne s’en fait pas un mérite? C’est encore un inconvénient de cette époque-ci que l’arrogance de certaines gens, qui se croient presque nos égaux, paire qu’il n’y a rien à leur reprocher.

LE PÈRE JO.SEPH

Ce n’est pas parmi nous qu’il faut craindre tic rencontrer ces gens-là.

En ce cas , père Joseph , faites-moi le plaisir de passer chez mon fils. Parlez-lui uU peu de ce chapelain; faites-en même quelques plaisanteries pour ne pas l’effaroucher. Il est très-bien avec ma mère , et , dans l’intérêt de votre protégé , c’est une bonne précaution que de lui rendre Alfred favorable. Adieux

(Le p^ro Joseph sort.)

FIN nv SECOND DlALOGirE.,

LE PERE JOSEPH

DIALOGUE III

LE PÈRE JOSEI’H e. LE COMTE ALFRED.

LE COMTÉ

Parbleu! père Joseph, je regrette que vous nesoyez pas venu un peu plus tôt. Vous auriez trouvé ici un de nos officiers qui n’est pas des vôtres, assurément, et j’aurais assez aimé à vous voir tous les deux en présence. Il disait des choses fort raisonnables.

LE PÈRE JOSEPH

Peut-on savoir le nom de cet officier?

LE COMTE, avec intention.

Non, père Joseph, on ne peut pas le savoir.

LE PÈRE JOSEPH. •

(’.’est peut-être quelque reste de l’ancienne armée.

LE COMTE

Il ne faut pas croire que vous ayez pouf vous la nouvelle. En général , les jeunes gens qui se sentent quelque mérite ont une certaine méfiance de tout ce qu’on veut réchauffer d’autrefois.

LE PÈRE JOSEPH

Écoutez donc, monsieur le comte, si, pour me servir de vos expressions, on n’avait rien réchauffé

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DIALOGUE UI

d’autrefois, je ne sais pas trop quel titre il faudrait vous donner.

LE COMTE» riant.

Le titre de mon père. Mais d’où tenez-vous le vôtre? Il n’y a pas, je crois, de filiations parmi vous. Que ma grand’mére, qui sait apparemment d’où vous venez, vous regarde comme des sauveurs, que ma mère voie en vous de puissans auxiliaires, ce sont des femmes, cela se conçoit; mais nous autres jeunes gens, nous n’avons besoin de personne.

LE PÈBE JOSEPH.

Vous seriez bien étonné, si je vous disais le nombre de jeunes gens qui sont enrôlés sous nos banuières.

LE COMTE

Une belle recrue! Ils se donnent à vous comme jadis on se donnait au diable, afin que vous leur ouvriez les trésors de la terre. Qui est-ce qui ne sait pas cela?

LE PÈRE JOSEPH

J’espère que vous ne croyez pas que ce soit cette raison-là qui ait déterminé monsieur votre grandoncle, qui se vante hautement d’étre des nôtres.

LE COMTE

Le vicomte peut-il faire autorité pour rien ? il a toutes les prétentions. Ne s’est-il pas persuadé qu’il avait été militaire, parce qu’il reçoit la pension d’officier général ? Ensuite il s’est mis à prêcher le treizième siècle avec une perruque blonde et un faux

LE PÈRE JOSEPH

râtelier. A présent, je crois que sa manie est d’être jeune, et que c'est pour cela qu’il court tout Paris dans un petit cabriolet qui a l’air d’un joujou , en relevant de temps en temps quelques brins de moustache blanche qui le font. ressembler à un chat empaille. Si l’on a la prétention de refaire du sérieux avec mon grand-oncle , cela fait pitié.

LE PÈRE JOSEPH

Quel sérieux voudriez-vous donc?

LE COMTE

Vous croyez m’embarrasser? Je voudrais du sérieux dans lequel il n’entrerait aucun genre de comédie; du vrai sérieux; quelque chose de fixe, d’arrêté, de rigoureux même, pourvu qu’on pût comprendre où cela mènerait.

LE PÈRE JOSEPH

Je ne vous demanderai plus si l’officier que vous venez de voir est un libéral.

LE COMTE

C’est-à-dire que je ne parle que par écho, et que je ne comprends pas la portée de mes paroles? Je suis bien taillé pour être un libéral, vraiment. C’est, au contraire, parce que je connais la valeur du nom que m’ont transmis mes ancêtres , que je voudrais .sortir de ce réseau de puérilités où l’on nous enferme pêle-mêle, nous autres militaires, avec une

foule de sots et d’intrigans Que faisons-nous? A

quoi servons-nous ?

DIALOGUE in. ^

LE PÈRE JOSEPH

J’ajouterai : à qui en voulez-vous?

LE COMTE, riant. ^

Vous avez raison. C’est pourtant le métier que je fais continuellement. Je me débats, je me retourne sans cesse , je sens que nous sommes dans le faux ; et je vois s’élever , pendant ce temps-là , une classe que rien ne gène , que vous pourrez bien tracasser, mais que vous n’arrèterez pas, et je me demande ce que c’est que la noblesse.

Parce que vous ne voulez pas le savoir. Serait-il donc si difficile de dire au père Joseph : a Je voudrais être chef d’escadron )», par exemple. Eh bien ! quand le père Joseph saurait cela , ce serait son affaire.

LE COMTE

Quelle puissance est la votre!

LE PÈRE JOSEPH

Aucune. Le père Joseph vous ferait connaître une ou deux personnes qui vous lieraient avec d’autres; on vous ferait peut-être quelques conditions , sans importance pour un homme d’esprit; vous verriez alors les choses d’un autre œil, et tout vous deviendrait facile.

LE COMTE

J’ai cru que vous étiez mal avec le ministère.

LE PERE JOSEPH

LE PÈRE JOSEPH

Ça va, ça vient. Nous nous coquetons; nous nous faisons (le. petites niches, puis viennent les faveurs, ensuite les refroid issemens. Comme l’a dit un de nos auteurs comiques : « Eux autres et nous autres, nous avons besoin les uns des autres », et nous agissons selon les circonstances.

LE COMTE

Mais serai-je toujours noble, quand je serai entré là-dedans?

LE PÈRE JO.SEPH

Vous verrez du moins que vous vous trouverez en très-bonne compagnie.

LE COMTE. V

Donnez-moi donc une liste de ce que vous avez de mieux.

LE PÈRE JOSEPH

Vous ne voulez seulement f>as me nommer l’officier que vous avez vu ce matin.

LE COMTE

C’est juste, et votre réponse m’apprend à prix on est des vcjtres. Père Joseph, je nen jamais.

LE PÈRE JOSEPH

Monsieur le comte, vous finirez par être seul.

LE COMTE

Cela me distinguera.

quel

serai

bien

DIALOGUE in. ■ 440

LE PÈRE JOSEPH

11 n’y a personne- de votre nom à la chambre des pairs.

• LE COMTE

Que m’importe, pourvu qu’on le remarque?

LE PÈRE JOSEPH

Cette réponse est des beaux jours de Rome et de Sparte; mais est-elle bien en place dans la bouche d’un jeune Français de votre qualité? Vous me regardez comme un esprit tenteteur , et je ne suis qu’un homme dévoué à la gloire de votre iamille., En vous parlant comme je fais, j’ai tqus vos parens pour

complices.

LE COMTE

Aucun de mes parens n’a mon âge , père Joseph ; ils sont d’un temps que je ne connais pas, dont je n’ai pas respiré l’air. Ce qui leur parait tout simple est incbmpréhensible pour moi. La noblesse, comme je l’entends, est ce qui est glorieux, élevé; par coi> séquent, je ne puis pas m’empêcher d’étre humilié, quand, dans vos cérémonies, je me vois forcé de

marcher à votre suite ou de vous escorter.

LE PÈRE JOSEPH. - .=-

Les Bayard, les Turenne,' le grand C>)ndé l’ont fait.

LE COMTE

Quand on est couvert de lauriers, rien ne tire à conséquence. Allumez le feu aux quatre coins du

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