‹ Proverbes et comédies posthumes de Carmontel (volume 2)Chapitre 56 sur 166 · M"'. DE MORIVAL, L'ABBÉ, M. DE SAINT-ALIN · texte numérisé non relu

M"'. DE MORIVAL, L'ABBÉ, M. DE SAINT-ALIN

L'ABBÉ

Eh bien, vous voilà donc tous les deux ? Je cherche tout le monde : la Baronne est chez mon oncle , et renfermée avec lui ; je n'ai pas voulu les interrompre, ^imagine que vous faites de la musique dans la salle du concert ^ j'y vais , je ne vous trouve pas , et je vous rejoins enfin ici. Mais pourquoi donc l'un et l'autre cette tristesse mortelle ! quelle en peut être la cause?

m"*, de MORIVAL.

Un trop juste sujet.

Tenez , je parie que vous vous trompez. On s'exagère toujours ses maux. Ah! si j'avais voulu m'atlrîster , après tout ce qui m'est arrivé , j'en aiyrais eu de belles occasions !

HL^: DE MORIVAL

Vous ?

L*ABB£

Oui 9 moi , tout comme un autre. Jecrois ne v<>us avoir jamais conté cela.

M. DE saiht.aliv.

Écoute-donc , l'Abbé , je ne crois pas trop que tu doives en parler devant ma sœur..

L'ABBÉ

Pourquoi donc ?

M. DE SAINT-ALIN

Parce qu'on m'a toujours dit que tu avais été une espèce de roué.

QUATORZIÈME JOURNÉE. i65

L*ÀBBé.

On m'a fait trop d'honneur , car îl n'y a guère que ces gens-là qui soient fort aimables; mais j'ai changée de conduite , pour bien des raisons.

M. DE SAINT-ALIN

Il faut q[ue cela soit vrai ; car sans cela mon père ne t'aurait pas retiré chez lui , comme il a fait.

Mon oncle a bien senti que je ferais encore pis , s'il m'abandonnait , et cela m'a fait croire qu'il en avait fait de bonnes dans sa jeunesse ; car il m'a tout pardonné.

M. DE SAIWT-ALIN.

Âh ! mon père connaît bien les hommes.

L'ABBÉ

Je t'en réponds ! mais je lui ai les plQs grandes obligations : il est vrai que je l'ai bien aidé.

M. DE SAIWT-ALIN.

Qu'as-tu donc fait ?

L'ABBÉ

Te me suis corrigé.

M. DE SAINT-ALIN

Et , conmient ?

L'ABBÉ

Après avoir mangé mon bien , en cinq ans de temps , au service...

M. DE SAINT-ALIIï.

En folies, c'est-à-dire.

L'ABBÉ

Comme tu le voudras. Étant accablé de dettes , et le Major ne voulant plus répondre pour moi , j'ai pris un parti violent.

M. DE SAITs'T-ALIN.

Et quel parti ?

i64 LE DÉPART DE LA CAMPAGNE,

L*ABBÉ

Je me suis fait abbé, par économie; alors, mon oncle , touché de mon procédé , a tout payé.

M. DE SAINT-ALIIî.

Oui \ mais tu n'en es pas plus riche ?

L'ABBE

. Je n ai plus les mêmes besoins ; je m^occupe de talens agréables; cela mV répandu dans la meilleure compagnie , et je me flatte qu'un jour j'aurai une charge à la cour.

M. DE SAINT-ALIN

Et qui la payera ?

L*ABB£

Mes talens.

M. DE SAINT-ALII7

Tes talens ?

L'ABBÉ

Tu ne le crois pas , et moi, j'en suis sur*

M. DE SAINT-ALIN

Le fond de ta gaieté vient donc de tes espérances?

Si tu veux; mais, dans toutes mes adversités ,^^e ne me suis jamais désespéré. <

M»«. DE MORIVAL

Vous êtes bienheureux , l'Abbé !

L'ABBÉ

Ecoutez donc , vous êtes des nigauds , de vous afiSiiger ; c'est un malheur de plus de ne pas savoir supporter les événemens fâcheux.

M"«. DE MORIVAL

Mais, comment faire autrement?

/ L'ABBÉ

Il n'y faut pas penser.

M»% DE MORIVAL

Cela est fort aisé à dire.

QUATORZIÈME JOURNÉE. i65

L*ABBé.

Et à faire. Qnand je crains d^ètre triste , je fais un ouvrage gai.

M. DE SAINT-ALIN

Il est vrai que ta dernière fête était fort plaisante.

L*ABBÉ

Eh bien, j'étais pourtant malheureux dans ce temps-là.

Malheureux ?

L'ABBÉ

C*est-à-dire , comme vous l'êtes tous les deux.

M"», DE MORIVAL

Ah ! comme nous le sommes !

M. DE SAlNT-ALIN.

Tu n'es pas fi^ché seulement de n être pas à Paris.

UABBÉ.

J'y ai pourtant bien des affaires ; mais le devoir , la reconnaissance et la tendresse me retiennent auprès de mon oncle , et sans me faire gémir.

M. DE SAINT-ALIN

%fafiœur?

M"«. DE MORIVAL

Je VOUS entends , mon frère ] je crains que nous n^ayons tort.

L*ABBÉ

Ecoutez-moi , pour vous distraire.

M. DE SAINT-ALIN

Voyons, parle*

L*ABBÉ

Je vais vous dire tous mes secrets. Apprenez qu'il peut m'arriver trois malheurs. Vous riez ?

M"«. DE MORIVAL

(Test que je crois que vous ne les redoutez pas beaucoup.

L*ABBÉ

Il est vrai : il y a des gens qui achètent des ouvra-

i66 LE DÉPART DE LÀ CAMPAGNE,

ges , et qui , comme le geai de la fable , se parent des plumes du paon ; moi , j*ai acheté un geai pour lui fournir des plumes.

Bf. DE SàlNT-ALIW.

De paon ?

L*ABBÊ.

Oui, et voilà la difficulté. J ai fait ui^ opéra*

M. DE SAINT- ALIN

Bon?

L'ABBÉ

Non^ parce que j'ai affaire à un musicien qui ne fait aucun cas des paroles -, bonnes ou mauvaises , elles font fort peu de chose au succès \ aussi ne m'y suis-je pas donné de peine.

M. DE SAINT-ALIN

Le plan est donc excellent ?

Il n y en a point ^ mais j'espère qu ou croira voir des tableaux du plus grand effet.

ltt»K DE MORIYAL.

Q y aura donc de belles décorations ? ^ j

^ L'ABBÉ

Non , je n'ai pas voulu la moindre dépense ; on ra- !

massera toutes celles qui sont faites il y a long-temps. |

U y aura du gothique , du grec y du chinois , des jar- \

dins un peu effacés , et puis des montagnes et des col- |

lines mal éclairés , pour faire monter et descendre les danseurs \ parce que ce seront les danses qui feront tout le succès. Mon geai aura ses entrées , et moi tout le bénéfice. Cela peut produire beaucoup d'argent, parce qu'on n'en sentira le mérite qu'à la douzième représentation.

M. DE SAIIÏT-ALIN.

Voilà qui est fort bien vu.

QUATORZIÈME JOURNÉE. i6j

Mon gieai , to^jolurfi , s'est chargé de faire liiet^w Un opéra comique , de moi , en tnuâique,.

M"«. DE MO RI VAL

Y a<^t-il beaucoup d'intérêt ?

L'ÀBBÉ.

Pas le moindre; je compte toujours sur la musique. Les scènes sont enfilées au hasard , peut-être les trourera-t-on liées.

M, DE SAINT-ALIN

Est-ce uni sujet connu ?

L*ABB£

Oh ! oui 9 celui d'un roman ; parce que le public sait d'avance de quoi il est question ; il n'a pas besoin de se fatiguer l'esprit pour suivre l'intrigue. Cela fait que je n'ai eu besoin que de m'appliquer à faire des couplets en vers inégaux , qui ont fait faire au musicien une musique tout-à-faît originale ; et j avec deux ou trois finales , je suis sûr d'avoir au moins çeftt bonnes représentations ; après quoi , je laisse au geai le reste du profit et ses entrées.

M. DE SAINT-ALIN

A merveille !

Mais voici stir quoi je compte beaucoup , non pas pour le profit.

M. DE SAINT-ALIN

Et pourquoi donc ?

L'ABBË.

Pour la gloire ; parce que j'espère en pouvoir un jour avouer le succès.

M. DE SAINt-ALIN.

C'est donc toujours ton geaî qui est en avant?

i68 LÉ DÉFART DE LA CAMPAGNE,

Âssorëment. Si ta voyais comme les comédiens Fécoutent ! ils n'osent pas seulement lui faire la moindre observation.

M. DE SA.INT-ALIN

Il a donc beaucoup d'esprit?

L'ABBÉ

Point du tout \ mais ils sont émerveilles de mon ouvrage. Il est vrai qu'il est superbe, et du plus grand effet. Oh ! je m'y suis très-appliqué : il n'y a pas on vers qui ne soit à renverser d'admiration.

M. DE SAINT-ALIN

Us sont donc bien tournés ?

L'ABBE

Non , ils sont incompréhensibles \ ils arrivent en foule , étonnent , font un fracas qui éblouit l'acteur et le spectateur. L'acteur pourra les dire sur tous les tons : on n'y parlera jamais , on y criera toigours. Je les ai notés d'après le diapason de la salle, ils seront de la plus grande harmonie. Joignez à cela une pompe éclatante , une mer sans vaisseaux, des coups de théâtre noirs ou brillans , et toujours inattendus.

M. DE SAINT. ALIN

La réussite tournera la tète à ton geai ; on lui demandera une seconde tragédie.

L'ABBÉ

Je la ferai , et j'en lirai des morceaux détachés aux gens de la cour ] d'après cela , ils me reconnaîtront pour l'auteur de la première et me voilà protégé ; je pourrai me présenter à PAcadémie , et solliciter une charge à la cour : alors Dieu sait comme les bénéfices pleuvront ! et , malgré cela , je ne serai peut-être pas plus heureux qu'à présent.

M. DE SAIIîT-ALIIf.

Voyez comme il se prépare une consolation , en cas qa'il ne réassisse pas !

M»K DE MORIVAL

Il faut avouer qu'il est né bien heureusement l

L'ABBÉ

C'est que je suis sûr que Tinsouciance des richesses est, ma foi , au-dessus des richesses mêmes ; et, pour m'en convaincre , je regarde quel est le bonheur de ceux qui en possèdent le plus.

M. DE SAIWT-ALIN,

L'Abbé , tu pourra» rester avec nous ici ^ si nous. 7 demeurons?

UABBé.

N*en doutez pas.

H. DE SAnïT-ALim

Et tous tes ouvrages de théâtre ?

L*ABBÉ

Mon geai m'en rend compte tous les jours.

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