M"'. DE MORIVAL, L'ABBÉ, M. DE SAINT-ALIN
L'ABBÉ
Eh bien, vous voilà donc tous les deux ? Je cherche tout le monde : la Baronne est chez mon oncle , et renfermée avec lui ; je n'ai pas voulu les interrompre, ^imagine que vous faites de la musique dans la salle du concert ^ j'y vais , je ne vous trouve pas , et je vous rejoins enfin ici. Mais pourquoi donc l'un et l'autre cette tristesse mortelle ! quelle en peut être la cause?
m"*, de MORIVAL.
Un trop juste sujet.
Tenez , je parie que vous vous trompez. On s'exagère toujours ses maux. Ah! si j'avais voulu m'atlrîster , après tout ce qui m'est arrivé , j'en aiyrais eu de belles occasions !
HL^: DE MORIVAL
Vous ?
L*ABB£
Oui 9 moi , tout comme un autre. Jecrois ne v<>us avoir jamais conté cela.
M. DE saiht.aliv.
Écoute-donc , l'Abbé , je ne crois pas trop que tu doives en parler devant ma sœur..
L'ABBÉ
Pourquoi donc ?
M. DE SAINT-ALIN
Parce qu'on m'a toujours dit que tu avais été une espèce de roué.
QUATORZIÈME JOURNÉE. i65
L*ÀBBé.
On m'a fait trop d'honneur , car îl n'y a guère que ces gens-là qui soient fort aimables; mais j'ai changée de conduite , pour bien des raisons.
M. DE SAINT-ALIN
Il faut q[ue cela soit vrai ; car sans cela mon père ne t'aurait pas retiré chez lui , comme il a fait.
Mon oncle a bien senti que je ferais encore pis , s'il m'abandonnait , et cela m'a fait croire qu'il en avait fait de bonnes dans sa jeunesse ; car il m'a tout pardonné.
M. DE SAIWT-ALIN.
Âh ! mon père connaît bien les hommes.
L'ABBÉ
Je t'en réponds ! mais je lui ai les plQs grandes obligations : il est vrai que je l'ai bien aidé.
M. DE SAIWT-ALIN.
Qu'as-tu donc fait ?
L'ABBÉ
Te me suis corrigé.
M. DE SAINT-ALIN
Et , conmient ?
L'ABBÉ
Après avoir mangé mon bien , en cinq ans de temps , au service...
M. DE SAINT-ALIIï.
En folies, c'est-à-dire.
L'ABBÉ
Comme tu le voudras. Étant accablé de dettes , et le Major ne voulant plus répondre pour moi , j'ai pris un parti violent.
M. DE SAITs'T-ALIN.
Et quel parti ?
i64 LE DÉPART DE LA CAMPAGNE,
L*ABBÉ
Je me suis fait abbé, par économie; alors, mon oncle , touché de mon procédé , a tout payé.
M. DE SAINT-ALIIî.
Oui \ mais tu n'en es pas plus riche ?
L'ABBE
. Je n ai plus les mêmes besoins ; je m^occupe de talens agréables; cela mV répandu dans la meilleure compagnie , et je me flatte qu'un jour j'aurai une charge à la cour.
M. DE SAINT-ALIN
Et qui la payera ?
L*ABB£
Mes talens.
M. DE SAINT-ALII7
Tes talens ?
L'ABBÉ
Tu ne le crois pas , et moi, j'en suis sur*
M. DE SAINT-ALIN
Le fond de ta gaieté vient donc de tes espérances?
Si tu veux; mais, dans toutes mes adversités ,^^e ne me suis jamais désespéré. <
M»«. DE MORIVAL
Vous êtes bienheureux , l'Abbé !
L'ABBÉ
Ecoutez donc , vous êtes des nigauds , de vous afiSiiger ; c'est un malheur de plus de ne pas savoir supporter les événemens fâcheux.
M"«. DE MORIVAL
Mais, comment faire autrement?
/ L'ABBÉ
Il n'y faut pas penser.
M»% DE MORIVAL
Cela est fort aisé à dire.
QUATORZIÈME JOURNÉE. i65
L*ABBé.
Et à faire. Qnand je crains d^ètre triste , je fais un ouvrage gai.
M. DE SAINT-ALIN
Il est vrai que ta dernière fête était fort plaisante.
L*ABBÉ
Eh bien, j'étais pourtant malheureux dans ce temps-là.
Malheureux ?
L'ABBÉ
C*est-à-dire , comme vous l'êtes tous les deux.
M"», DE MORIVAL
Ah ! comme nous le sommes !
M. DE SAlNT-ALIN.
Tu n'es pas fi^ché seulement de n être pas à Paris.
UABBÉ.
J'y ai pourtant bien des affaires ; mais le devoir , la reconnaissance et la tendresse me retiennent auprès de mon oncle , et sans me faire gémir.
M. DE SAINT-ALIN
%fafiœur?
M"«. DE MORIVAL
Je VOUS entends , mon frère ] je crains que nous n^ayons tort.
L*ABBÉ
Ecoutez-moi , pour vous distraire.
M. DE SAINT-ALIN
Voyons, parle*
L*ABBÉ
Je vais vous dire tous mes secrets. Apprenez qu'il peut m'arriver trois malheurs. Vous riez ?
M"«. DE MORIVAL
(Test que je crois que vous ne les redoutez pas beaucoup.
L*ABBÉ
Il est vrai : il y a des gens qui achètent des ouvra-
i66 LE DÉPART DE LÀ CAMPAGNE,
ges , et qui , comme le geai de la fable , se parent des plumes du paon ; moi , j*ai acheté un geai pour lui fournir des plumes.
Bf. DE SàlNT-ALIW.
De paon ?
L*ABBÊ.
Oui, et voilà la difficulté. J ai fait ui^ opéra*
M. DE SAINT- ALIN
Bon?
L'ABBÉ
Non^ parce que j'ai affaire à un musicien qui ne fait aucun cas des paroles -, bonnes ou mauvaises , elles font fort peu de chose au succès \ aussi ne m'y suis-je pas donné de peine.
M. DE SAINT-ALIN
Le plan est donc excellent ?
Il n y en a point ^ mais j'espère qu ou croira voir des tableaux du plus grand effet.
ltt»K DE MORIYAL.
Q y aura donc de belles décorations ? ^ j
^ L'ABBÉ
Non , je n'ai pas voulu la moindre dépense ; on ra- !
massera toutes celles qui sont faites il y a long-temps. |
U y aura du gothique , du grec y du chinois , des jar- \
dins un peu effacés , et puis des montagnes et des col- |
lines mal éclairés , pour faire monter et descendre les danseurs \ parce que ce seront les danses qui feront tout le succès. Mon geai aura ses entrées , et moi tout le bénéfice. Cela peut produire beaucoup d'argent, parce qu'on n'en sentira le mérite qu'à la douzième représentation.
M. DE SAIIÏT-ALIN.
Voilà qui est fort bien vu.
QUATORZIÈME JOURNÉE. i6j
Mon gieai , to^jolurfi , s'est chargé de faire liiet^w Un opéra comique , de moi , en tnuâique,.
M"«. DE MO RI VAL
Y a<^t-il beaucoup d'intérêt ?
L'ÀBBÉ.
Pas le moindre; je compte toujours sur la musique. Les scènes sont enfilées au hasard , peut-être les trourera-t-on liées.
M, DE SAINT-ALIN
Est-ce uni sujet connu ?
L*ABB£
Oh ! oui 9 celui d'un roman ; parce que le public sait d'avance de quoi il est question ; il n'a pas besoin de se fatiguer l'esprit pour suivre l'intrigue. Cela fait que je n'ai eu besoin que de m'appliquer à faire des couplets en vers inégaux , qui ont fait faire au musicien une musique tout-à-faît originale ; et j avec deux ou trois finales , je suis sûr d'avoir au moins çeftt bonnes représentations ; après quoi , je laisse au geai le reste du profit et ses entrées.
M. DE SAINT-ALIN
A merveille !
Mais voici stir quoi je compte beaucoup , non pas pour le profit.
M. DE SAINT-ALIN
Et pourquoi donc ?
L'ABBË.
Pour la gloire ; parce que j'espère en pouvoir un jour avouer le succès.
M. DE SAINt-ALIN.
C'est donc toujours ton geaî qui est en avant?
i68 LÉ DÉFART DE LA CAMPAGNE,
Âssorëment. Si ta voyais comme les comédiens Fécoutent ! ils n'osent pas seulement lui faire la moindre observation.
M. DE SA.INT-ALIN
Il a donc beaucoup d'esprit?
L'ABBÉ
Point du tout \ mais ils sont émerveilles de mon ouvrage. Il est vrai qu'il est superbe, et du plus grand effet. Oh ! je m'y suis très-appliqué : il n'y a pas on vers qui ne soit à renverser d'admiration.
M. DE SAINT-ALIN
Us sont donc bien tournés ?
L'ABBE
Non , ils sont incompréhensibles \ ils arrivent en foule , étonnent , font un fracas qui éblouit l'acteur et le spectateur. L'acteur pourra les dire sur tous les tons : on n'y parlera jamais , on y criera toigours. Je les ai notés d'après le diapason de la salle, ils seront de la plus grande harmonie. Joignez à cela une pompe éclatante , une mer sans vaisseaux, des coups de théâtre noirs ou brillans , et toujours inattendus.
M. DE SAINT. ALIN
La réussite tournera la tète à ton geai ; on lui demandera une seconde tragédie.
L'ABBÉ
Je la ferai , et j'en lirai des morceaux détachés aux gens de la cour ] d'après cela , ils me reconnaîtront pour l'auteur de la première et me voilà protégé ; je pourrai me présenter à PAcadémie , et solliciter une charge à la cour : alors Dieu sait comme les bénéfices pleuvront ! et , malgré cela , je ne serai peut-être pas plus heureux qu'à présent.
M. DE SAIIîT-ALIIf.
Voyez comme il se prépare une consolation , en cas qa'il ne réassisse pas !
M»K DE MORIVAL
Il faut avouer qu'il est né bien heureusement l
L'ABBÉ
C'est que je suis sûr que Tinsouciance des richesses est, ma foi , au-dessus des richesses mêmes ; et, pour m'en convaincre , je regarde quel est le bonheur de ceux qui en possèdent le plus.
M. DE SAIWT-ALIN,
L'Abbé , tu pourra» rester avec nous ici ^ si nous. 7 demeurons?
UABBé.
N*en doutez pas.
H. DE SAnïT-ALim
Et tous tes ouvrages de théâtre ?
L*ABBÉ
Mon geai m'en rend compte tous les jours.