ACTE I, SCÈNE IV
M»'. DE BLÉRANGE.
C'est que vous avez de moi la même opinion que j'ai craint que n'en eût M. de Saint-Àlbe. Avouez que mon ton vous a toujours paru plus léger que tendre ?
M. DE MARCI
Ce n'est pas cela dont il s'agit.
M m «. DE BLÉRANGE.
Mais pardonnez-moi : pour remplir mon projet , voici quelle a été ma conduite. Je ne sais si vous connaissez mademoiselle Prédeau ?
M. DE MARcr.
Qui vous a élevée ?
M me . DE BLÉRANGE.
Justement. J'ai exigé d'elle que , sous le nom de la veuve du Pontier , elle écrirait à M. de Saint-Albe qu'ayant un procès en Bretagne qu'elle était hors d'état de suivre , elle avait recours à lui. Sa réponse a été qu'il serait très-aise de pouvoir l'aider , mais qu'il fallait qu'il pût causer avec elle , pour savoir ce qu'il aurait à faire pour lui être utile.
M. DE MARCJ.
Je ne prévois pas encore. . .
M m \ DE BLÉRANGE.
Écoutez, écoutez. J'ai loué une petite maison au delà du faubourg, assez isolée, et j'ai fait écrire à M. de Saint-Albe, par mademoiselle Prédeau, qu'elle le recevrait chez elle , avec la précaution qu'elle en serait toujours avertie deux heures avant.
M. DE MARCI
Pourquoi ?
M" 1 '. DE BLÉRANGE.
Parce que, ajoutait-elle, elle avait une fille qui, sans être fort jolie , pourrait être exposée aux entre-
io4 LA SINGULIÈRE DÉLICATESSE,
prises de gens mal-intentionnés ; que , d'ailleurs , cette fille avait eu une éducation fort honnête.
M. DE MARC]
Fort bien.
M me . DE BLÉRANGE.
Qui croyez-vous qui représente cette fille de madame du Pontfer ?
M. DE MARCI
Mais... je ne devine pas.
M Be . DE BLÉRANGE.
Eh bien , c'est moi.
M. DK MARCI.
Voilà une bonne folie! Et il ne vous a pas reconnue?
Au moins, je le crois. Il a dit seulement à ma bonne qu'il trouvait à sa fille beaucoup de. ressemblance avec moi, et que j'étais beaucoup plus vive, plus gaie et moins sensible qu'elle : c'était tout ce que je désirais.
M. DE MARCI
Vous l'avez sans doute rendu inconstant ?
M me . DE BLÉRANGE.
Je crois qu'il m'aime sous le nom de Laurence , que j'ai pris , mais il n'a jamais osé me le dire *, nos conversations sont douces, tendres, délicates. Il étouffe ses soupirs avec un air de regret , il semble avoir toujours quelque chose h me dire , mais qu'il croit devoir taire ; et quand il me voit ici , il me regarde avec une attention , un air de désir d'y retrouver des sentimens dont il me croit fort éloigné , r>arce que j'affecte plus de gaieté , poui moins ressembler à Laurence.
M. DE MARCI
Il ne s'aperçoit pas de cette tromperie ?
M me . DE BLÉRANGE.
J'ose m'en flatter -, mais je voudrais en être certaine, et voilà en quoi vous pourriez me servir.