‹ Proverbes et comédies posthumes de CarmontelChapitre 60 sur 256 · ACTE II, SCÈKE V iq · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈKE V iq

de nous humilier , nous a fait croire quelquefois que nous l'obligions, en tenant de lui...

Et vous m'obligiez réellement ; non , vous ne me devez rien que le silence, ou la permission de vous remercier de la préférence que vous m'avez donnée , en vous adressant à moi.

M. DE MARCI

Voilà comme sont les âmes nobles ; elles font taire la reconnaissance , et l'ingratitude triomphe hautement.

M. DE SAINf-ALBE.

Ne parlons ni de l'une ni de l'autre.

M. DE MARCI

Mon cher Saint-Albe , ce que vous m'aviez dit de ces dames est fort au-dessous de tout ce que je vois et de ce que j'entends. Que ces dehors simples cachent de vertus et de sensibilité !

Vous voyez, chère Laurence, l'etonnement de M. de Marci ; il doit vous prouver ce que je vous disais dans l'instant, combien dans le monde on est éloigné de trouver des cœurs comme les vôtres.'

M me . DE BLÉRANGE.

Dites plutôt qu'il est surpris qu'avec uue éducation simple , on puisse sentir et penser ; voilà tout le prodige. Il vient de sa prévention, et elle est naturelle dans un homme du monde. Pour monsieur de Saint- Albe, il a une façon fie penser toute contraire; son mépris pour le monde l'empêche de le bien juger.

M. DE MARCI

Il est vrai qu'il a toujours été un peu misanthrope. Sévère, il s'est cru juste ; mais , juste avec vous , il

ia4 LA SINGULIÈRE DÉLICATESSE,

M* e . DE BLÉRANGE.

Je crois que le sentiment, dirigé par l'esprit , a des nuances plus délicates.

Dites quelquefois plus vives ; mais toujours moins touchantes et moins senties.

M me . DE BLÉRANGE.

Eh bien , n'interrogez que les cœurs , montrez-leur de la confiance , et vous leur en inspirerez. N'est-ce pas votre générosité qui a ranimé les nôtres ? on est souvent plus près du bonheur qu'on ne le croit. Je vois que la défiance que vous acquérez dans le monde ne saurait tourner à votre profit -, avec elle ,on ne voit que les surfaces , et Ton ne cherche pas à connaître davantage , quand on est guidé par la prévention. Quoique vous viviez dans ce monde , que vous semblez mépriser, votre âme n'est -elle pas sensible, tendre , généreuse ?

Eh! qui m'assurera que je ne dois pas cette sensibilité à ce spectacle touchant d'infortunés que j'ai été assez heureux de connaître.

M m «. DE BLÉRANGE.

Dites que vous avez eu le plaisir de soulager. Mais les auriez-vous recherchés, si ce sentiment respectable n'avait pas été déjà établi dans votre cœur ? Croyezmoi , revoyez ce monde avec des yeux moins prévenus ; vous y trouverez même du bien à faire encore, vous y plaindrez les cœurs insensibles , au lieu de les mépriser. Il en est que vous connaîtrez mieux et que vous chérirez peut être ; vous y apprendrez qu'on y sait aimer , et ceux que vous y aimerez vous rendront heureux.

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