‹ Proverbes, nouvelles, romansChapitre 35 sur 78 · A L'IMPOSSIBLE NUL N'EST TENU · texte numérisé non relu

A L'IMPOSSIBLE NUL N'EST TENU

e de Fn Ambrorfo.

I, d«i liTHi A» fitté.

Je ne puis écrire, je ne puis n'occuper. Et moD sennon de demain I... je n'en ai encore rien préparé. Pourtant je dois le prononcer devant Sa Sainteté, devant les cardinaux, devant tout ce que Rome a de plus distingué. Et ces femmes si brillantes d'attraits et de parure!... oh I oui, c'est le dernier jour de la semaine sainte, elles viendront toutes, avant d'aller au Corso. AiloDS, à quoi vais-jc penser? Chassons ces idées, travaillons, (eoi» diroiuno.) Qui vient là?

OIBOLAMO, d'an nli b«*l.

Votre fidèle valet, monseigneur, qui vient vous prévetiir que la cérémonie est pour midi.

I^i PROVKlinKS — NOITVKLLKS — ROMANS

GIROLAlfOy dn même ton.

Le mariage du marquis de Grondolfo, le gouverneur de Rome. Par saint Phanuce, mon patron, avez-vous oublié que c'était vous qui deviez lui donner la bénédiction nuptiale ? Faveur insigne pour le couvent des Dominicains, et qui nous fait assez de jaloux chez les révérends pères de Jésus.

AMBROSIO, travaillant sans l'écouter.

Quel bavardage !

GIROLAMO

Je vais préparer votre étole et votre chasuble. Laquelle mettez-vous ? Celle en moire bleue, ou plutôt celle vert et or qu'on vous a envoyée ce matin avec deux caisses de confitures ?

AMBROSIO

Envoyée ! Et qui donc?

GIROLAMO

On rignore : sans doute quelque grande dame de celles qui assistaient hier à voire sermon dans l'église do la Piazza Sciarra. Quelle aftluence! quels beaux équipages! On dit que le cardinal Fesch et toute la famille Bonaparte s'y trouvaient.

AMBROSIO

C'est vrai, un auditoire de rois déchus.

GIROLAMO

Et quel effet vous avez produit! Toutes les femmes sont sorties les youx rouges et le mouchoir à la main. Ce qui a surtout oxcité Tenthousiasme, c'est l'endroit où vous taisiez le tableau des saints devoirs du mariage et du bonheur conjugal.

AMBROSIO

Et comment le sais-tu, toi qui étais rosté à la porte?

GIROLAMO

Je Tai entendu dire à la duchesse de Popoli, qui sortait de

l'église avec le comte de Lucques.

AMBROSIO, à part.

Ah ! elle y était avec son amant? .

GIROLAMO

J'ai eu l'honneur de leur offrir de Teau bénite, et tous los deux s'écriaient que c'était un sermon admirable.

AMBROSIO

Et surtout bien utile. C'est encourageant pour celui de demain.

GIROLAMO

Voici encore des lettres que je vous apporte.

AMBROSIO

C'est bon ; je les lirai plus tard, je travaille.

GIROLAMO

Toujours travailler, comme un homme de rien, comme un savant, vous qui êtes d'une des premières maisons des États Romains; une famille si noble et si nombreuse!

AMBROSIO, arec amertume.

Trop nombreuse, en effet, pour que nous pussions partager ! Aussi les titres, les dignités, la fortune, le droit môme d'être heureux, tout a été pour mes frères aînés ; et moi, qui n'avais d'autre tort que d'être le dernier, je l'aurai expié bien chèrement peut-être I

GIROLAMO, d'un ton patetin.

Par les saints apôtres I vous n'avez pas à vous plaindre. Vous êtes en passe d'arriver à tout, de devenir évoque, cardinal... et, qui sait même? Les princes de l'ÉgHse sont bien vieux, et vous êt^s bien jeune : honoré de tous comme

VOUS Têtes, monseigneur, distingué par vos talents, par une conduite irréprochable...

AMBROSIO

Oui, jusqu'ici je me suis conduit en honnête homme, et Dieu, je Tespère, me fera la grâce de continuer. Taimais... j*aime Tétat auquel je me suis voué ; je ne connais rien de plus beau, de plus méritoire que de secourir le faible, de consoler l'affligé, et d'enseigner la vertu en oq donnant l'exemple. Mais à côté de ces devoirs, que je respecte et que j'honore, pourquoi' en est-il d'autres que Dieu n'a pas prescrits, et que le caprice des hommes nous a seul imposés ?

GIROLAMO

Que voulez-vous dire?

AMBROSIO

Rien. Laisse-moi. Quand ces idées-là se présentent à mon esprit, mon sang bouillonne, ma tête est en feu; je ne vois, je n'entends plus rien. (Repoussant ses livres.) Suspendons ce travail... Donne-moi mes lettres. (airoUmo lui présente plusieurs lettres, et prépare ^tflks l'appartemeQ! ce qi^'U f^nf pour la toiles de son maître ; puis il sort. — Ambrosio, leul , ouvrant une des lèpres.)

Ah I c'est d'Edouard Yillougby, mon ami» nion camarade d'éludés. Je n'avais pas eu de ses nouvelles depuis qu'il était retourné en Angleterre, sa patrie : (Lisant.)

a Mon cher Ambrosio,

« Nous ne sommes point de ces gens chez qui la différence « d'opinion ou de croyance rend impossible l'amitié. La reli- « gion catholique, dans laquelle tu as été élevé, la religion « protestante, que je professe, se ressemblent en bien des « points, et le précepte d'aimer son prochain comme soi-même « m'a paru le plus facile à exécuter, depuis le jour où je l'ai « connu. » (s'interrompent.) Gc chor Édouard! « Ainsi que toi, « le plus jeune fils d'une nombreuse famille, et destiné, « comme toi, à l'état ecclésiastique, j'ai reçu les ordres au

« mois de janvier dernier; et je me trouvais heureux dans a mon petit presbytère, situé à deux lieues d'Oxford, dans un « endroit délicieux, lorsqu'un autre événement est venu en- « core ajouter à ma félicité. Le pasteur voisin, le meilleur et « le plus vertueux des hommes, a une famille charmante, à a laquelle il a consacré tous ses soins. Si tu savais quelle union, « quel bonheur régnent dans ce ménage ! si tu voyais surtout « Emma, sa fille aînée, qui charme les jours de son vieux « père, et qui bientôt embellira les miens, car je Tai demandée a en mariage, et le mois prochain elle sera à moi, elle sera

« ma femme ! GonÇOis-tU ma joie ? » (S'an-Mant et froissant la

lettre entre ses mains.) Oui, oui, je la conçois, moi à qui un pa- 1 reil sort est interdit, moi qui vivrai et mourrai seul, sans qu'aucune main amie vienne fermer mes yeux. Il n'y avait qu'une personne qui autrefois m'aimait, une pauvre fille... Juliette, l'enfant de ma nourrice, ma sœur... et je l'ai mariée!... Elle a maintenant un mari, une famille; et moi, jamais je ne dirai : Ma femme ! mon fils I Ces mots-là me sont défendus ; la pensée môme ne m'en est pas permise. Un concile l'a décidé ainsi. Un concile ! I! ils se sont levés, ils ont été aux voix, et cinq ou six qui l'ont emporté nous ont condamnés à tout jamais à être malheureux ou coupables.

6IR0LAM0, rentrant.

Monseigneur, vous n'entendez pas? voici les cloches qui annoncent l'arrivée du cortège, et il faut vous préparer pour ce mariage.

AUBROSIO, à part.

Un mariage ! encore un mariage I... et c'est à moi de le bénir ! Ces biens dont ils nous ont déshérités, ils nous obligent encore à les dispenser aux autres, (a oiroiamo.) Allons, dépêche-toi. (Ouvrant une autre lettre.) Ah ! c'est du gOUVemCUr,

c'est du nouvel époux... Il me remercie, il épouse une jeune fille noble et riche, la belle Gaëtani. Je me la rappelle ! assidue à mes sermons, placée près de moi, attentive à mes moindres paroles, je voyais toujours ses yeux noirs fixés sur

les miens. (Arec an soupir.) Ah ! que son mari est heureux I elle est bien belle ! (Reprenant la lettre qu'il achève.) Que me (lemande-til ? que veut-il encore? « Ma femme, qui tient en haute estime <( et votre sainteté et vos vertus, me charge de vous faire « passer un avis important. Vous avez de puissants ennemis : / « les révérends pères jésuites, qui, vous regardant comme un « déserteur de leur ordre, ne vous pardonneront jamais l'illus- « tration que vos talents et votre éloquence répandent sur (( l'ordre des Dominicains; ils ne négligeront aucune occasion « de vous perdre ou de vous nuire ; ils font épier toutes vos « démarches. » (s'arrétant.) Tant mieux ! « Tenez-vous sur vos « gardes, et, en cas de danger, comptez sur nous en tout <( temps. Mais, en échange de cet avis et de l'admiration « qu'elle a pour vous, ma femme réclame une grande faveur, « que jusqu'ici vous n'avez encore accordée à personne. » a (s'arrétant.) Et laquelle ? « Puisque c'est vous qui aujourd'hui « l'aurez mariée, daignez être désormais son guide spirituel et <( son directeur. Je joins mes prières aux siennes, tant à cause « de vos mérites, qu'à cause de l'honneur qui en rejaillira

Il « sur notre maison. » (s'arrétant et rêvant quelques instants.) Y

pense-t-il ? Non, non, jamais ; j'ai juré d'être honnête homme, et ces yeux noirs m'en empêcheraient. Je refuserai.

(On entend de nouveau sonner les cloche*.) GIROLAMO, tout en l'habillant.

Voici l'étole et la chasuble. Entendez-vous tout ce bruit autour du couvent? Les voitures encombrent la rue; c'est toute la noblesse de Rome... et déjà, aux portes, voyez-vous deux ou trois mille mendiants? La cérémonie sera magnifique.

C'est bien. Est-on venu ce matin?

GIROLAMO

Ces étrangers que je soupçonne d'être des Anglais, des hérétiques, et qui crient toujours famine.

AMBROSIO. lui remettant de l'argent.

Tu leur donneras cela.

GIROLAMO

Je leur ai demaudé leur billet de confession, ils n'en oni pas.

AMBROSIO

Qu'importe, s*ils ont faim ?

GIROLAMO

Il est venu aussi le signor Zambardi, l'ouvrier en marbre.

AMBROSIO

Ahl le mari de Juliette.

GIROLAMO

D est sans ouvrage, et son fils aîné a la fièvre.

AMBROSIO, à part.

Pauvre Juliette ! j'évite de la voir, elle doit croire (jue je l'oublie, (a Giroiamo.) Écoute; tu es un bon et fidèle serviteur en qui j*ai confiance; ce soir tu passeras chez Zambardi.

GIROLAMO

Y pensez-vous? La fièvre est dans leur maison et dans le quartier.

AMBROSIO

Tu as raison, il y a du danger, j'irai moi-môme; c'est mon devoir. Adieu. Mets tout cela en ordre, je reviens dans Vmslant.

(il sort.) GIROLAMO, s'inclinant.

Oui, monseigneur; Votre Excellence, Votre Grdce peut

compter sur moi, sur mon zèle... (Regardant par la porte de l'escalier.) Il est descendu, je ne l'entends plus, (se relevant.) Cela va bien, et, grâce au ciel, je n'ai pas grand'peine à gagner . les deux cents écus que me donne le p;^re Barnabe, qui, par le Christ ! est un digue et respectable religieux ; car enfin je

i80 PROVERBES — NOUVELLES — ROMANS

ne suis plus à son service, et il me paye pour être au service L^ d'un autre; il ne me demande pour cela que de lui dire ce tjue I ' fait mon nouveau maître, les personnes qu'il voit, et les ^i\ endroits où il va. Ça n'est pas difficile, et ça ne fait tort à L-4- personne. Cependant, comme je songe à mon salut avant tout, je m'en suis fait un cas de conscience, j'ai eu des scrupules ; je me disais : Il me semble que de deux maîtres il faudrait être fidèle à run,ou à l'autre. J'ai consulté là-dessus le père Fortis, un autre jésuite, qui m'a prouvé que je pouvais être fidèle à tous les deux, pourvu que je les servisse avec la même honnêteté, ce que je fais. J'ai doublé de zèle, eji raison de mes doubles appointements ; ce qui est, je crois, d'un honnête homme. D'ailleurs, je suis porté de cœur pour l'un comme pour l'autre; le père Barnabe a de si bonnes manières, et frère Ambrosio est un si saint personnage, un ange qui peut braver les investigations et les jugements des hommes ! (se mettant A genoux.) mon Dieu 1 vois d'un œil de miséricorde un misérable pécheur ; et si jamais, comme il y en a qui le disent, tu voulais me damner pour mes relations avec les bons pères jésuites, si c'était ton intention, j'espère qu'avant de le faire tu y regarderais à deux fois, et que les services que j'ai rendus à monseigneur Ambrosio entreront eu hgne de compte et compensation auprès de ta justice éternelle, que j'implore au nom du Père, du Fils et du Saint- Esprit. Amen ! (ll reste quelque tetnps A genoux et continue de prier

bas ; puis il écoute et se lère.) On monte l'escalier ; serait-ce déjà monseigneur qui revient? Moi qui voulais jeter un coup d'œil sur ses papiers; car je suis arriéré depuis avant-hier. Ce sera pour une autre fois ; c'est lui.

(Entre Fra Ambrosio d*an air agité et en désordre.) AMBROSIO.

Us sont unis 1... J'ai pu leur échapper; je suis sorti : me

/oUà seul, respirons. (Se jetant sur un fauteuil.) Qu'il m'a fallu

de force pour me vaincre, pour cacher à tous les yeux les tourments que j'éprouvais ! Elle était brillante de tant de

LA CONVERSION i8l

charmes 1 Comment sais-je cela ? Je ne voulais pas la regarder, et je n'ai rien perdu de sa parure. Je vois encore cette coiffure élégante, ces fleurs, ces diamants, ces voiles transparents qui la cachaient à peine I et comment Féviter ? comment oser même baisser les yeux ? Elle était là devant moi, à genoux. Malédiction sur elle et sur moi! J'ai couru au pied de l'autel implorer Dieu, qui m'abandonnait ; je voulais feuilleter le livre saint et y trouver des prières; tout se brouillait dans nia tête, je ne voyais rien que ses beaux bras et ses blanches épaules. Enfin, réunissant mes forces et mon courage, je suis revenu à elle ; ma voix tremblait en prononçant les paroles qui la livrent à un autre ; et quand j'ai senti sa main dans la mienne, et que cette main, il a fallu l'unir à celle de son époux, la rage était dans mon cœur. Et lui, le cruel, sans égard, sans pitié pour moi, comme il la regardait avec amour : quelle ardeur brillait dans ses yeux ! Et tous deux me remerciaient encore, me renouvelaient leur offre de ce matin, me suppliaient de ne pas les quitter, de regarder leur maison comme la mienne. Sans leur répondre, je me suis dérobé à leurs transports ; j'ai traversé la foule qui se prosternait devant moi et me demandait ma bénédiction... la bénédiction d'un coupable, d'un maudit ! (Levant les yeux et

apercevant Girolamo devant lui.) QuO me VCUX-tU ? Que fais-tU là ?

GIROLAMO

J'observais l'agitation où je vous vois, et qui m'inquiôte. Seriez-vous malade ?

AMBROSIO, montrant aoil MTOf*

Oui; le mal est là.

GIROLAMO

Est-ce que cela vous prend souvent?

AMBROSIO

Chaque jour, à chaque instant. Ces tourments-là ne fini ront qu'avec moi, et je n'ai pas vingt-cinq ans.

iu>t

iS2 ÏMIOVERBKS NOUVELLES — ROMANS

GIROLAMO

Du courage, mon doux maître; et puisque vous souflrcz. je vais renvoyer vos pénitentes; car il y a là beaucoup de monde qui attend pour la confession.

AMBROSIO

Ils attendent, dis-tu ? fais-les entrer.

GIROLAUO.

Le père Philippe et le père Bartholomée pourront les enlenJre.

AMBROSIO

Je dois les assister : c'est mon devoir,

GIROLAMO

Et vos souffrances?

AMBROSIO

Raison de plus ; b sentiment du devoir console et soulicnl... j*en ai besoin.

GIROLAMO

11 y a de grands seigneurs, de grandes dames et des gens du peuple.

AMBROSIO

y Commençons par ceux-ci. (Montrant le confessionnal.) C*CSt là

surtout que les derniers doivent être les premiers, (ri se met

dans le confessionnal. — Girolamo va ouvrir la porte à droite. — Loretta entre couverte d'un voile; elle 8*opproche du confessionnal, s'agenouille et commence sa prière. — Girolamo est sorti. — Ambrosio, caché dans le confessionnal.) DitCS VOtrC ConfltCOr,

LORETTA.

Confiteor J)eo omnipotenti, beatœ Mariœ sempcr virgini, bcato Michaeli archangelo, beato Joanni BaptistcDj sanctis apostolis Petro et PaulOj omnibus sanctiSj et tibi, patery quia peccavi nimiSf cogitationCy verbo et opère..,

AMBROSIO

De quoi vous accusez-vous, ma fille î

ivo<uf.

LA CONVERSION 13ïJ

LORETTA.

Je m'accuse d'un grand péché dont je viens vous demander Tabsolution.

AUBROSIO.

Je vous écoute.

LORETTA.

Vous n*êtes pas le père Augustin, celui qui m*entend d'ordinaire ?

AMBROSIO

Non, ma fille ; il est malade.

LORETTA.

Alors, peu importe. J'ai dix-sept ans, et tant de gens m'ont . dit que j'étais jolie, que j'ai fini par le croire. Mais je n'en ; suis pas plus tiùre pour ça, et j'ai toujours rempli exactement mes dévotions, tant à la sainte Vierge qu'à Notre-Damede-Lorette, ma patronne, dont j'ai la statue dans mon oratoire.

C'est bien ; après.

LORETTA.

Avec tout ça, et malgré mon état de couturière, le seul que j'aie appris, nous serions morts de faim l'année dernière, moi et mes quatre frères et sœurs, dont je suis l'unique soutien, sans un seigneur anglais, qui passait à Rome, et... qui me fit la cour,

AUBROSIO.

J'entends; vous l'aimâtes?

LORETTA.

Non, mon père.

AMBROSIO

C'est bien. Vous avez repoussé ses vœux ?

LORETTA.

Non, mon père. C'est-à-dire, ce n'est pas moi ; c'est ma V.-i. «.

tante, cpii est loueuse de chaises à Téglise Saint-Pierre, et qui ni*a dit que je me devais à ma famille. Sans cela, et pour rien au monde...

AHBROSIO.

Malheureuse enfant! vous avez pu écouter ses perfides conseils ! et voilà ce crime qui pesait sur votre conscience ?

LORETTA.

Non, mon père. Je m'en suis déjà accusée l'année dernière, et j'en ai eu l'absolution du cardinal-vicaire, qui, après le départ du seigneur anglais, daigna se charger de moi et de mon salut. Il me donna un liôtel, un équipage ; et quand le pape officiait à la chapelle Sixtine, j'avais toujours une tribune réservée, et je serais encore dans la bonne voie, sans un jeune Français qui n'avait rien, car il était exilé, et auquel j'ai tout donné : et il m'a quittée pour une autre. Cela m'a fait bien de la peine ! Aussi, de tous ceux qui m*ont aimée depuis, c'est le seul que je n'aie pas oublié. Mais toutes ces fautes-là m'ont été pardonnées à Noël dernier et j'ai communié depuis.

AHBROSIO.

Alors que me voulez-vous ? Qu'est-ce qui vous amène ?

LORETTA.

Un péché que j'ai commis avant-liier,bicn malgré moi, el qui depuis deux nuits m'empêche de dormir. C'était avantr hier, jeudi saint; j'avais chez moi à souper deux jeunes peintres ; ces artistes, ça ne respecte rien ; ils ont bu du vin de leur pays, du vin de Champagne ; ils riaient, ils chantaient des chansons d'un nommé Béranger, que j'ai retenues tout de suite, et que je vous chanterais, si j'osais :

Lisette, ma Lisette,

Tu m'as trompé toujours.

AMBROSIO, rinterrompant.

Ce n'est pas la peine.

LORETTA.

Et, au milieu de leurs chansons, de leurs éclats de rire, je ne sais comment cela s'est fait, on ne se défie de i*ien quand on rit, j'ai mangé, sans y prendre garde, une aile de poulet qu'ils avaient mise sur mon assiette.

AHBROSIO.

Gomment?

LORETTA, pleurant.

Je ne m'en suis aperçue qu'après. mon bon ange ! Notre-Dame-de-Lorette, ma patronne ! de la viande un jeudi saint ! Toutes mes voisines m'ont dit que je ne pourrais pas faire mes pâques, et que je serais damnée. mon père, ayez pitié de moi! je ne yeux pas être damnée. Je suis une bonne catholique, et, pour avoir l'absolution, je me soumettrai à ce que vous ordonnerez. Je dépenserai, s'il le faut, en cierges et en ex^votOy tout ce que je gagnerai dans Tannée.

AMBROSIO

Gela ne suffît pas.

LORETTA.

Le père Augustin n'est pas si sévère. Est-ce que ce n'est pas le seul moyen d'ôtre agréable à Dieu? Est-ce qu'il y en a d'autres ?

AMBROSIO

Pauvre brebis égarée! Je dois vous plaindre, plutôt que vous blâmer; car vous ne me comprendriez pas. Est-ce que ïx situation à laquelle vous êtes condamnée ne vous rend pas malheureuse ?

LORETTA.

Non, mon père; je n'en ai pas connu d'autre.

Et vous n'avez pas de remords ?

LORETTA.

Jamais. Pourquoi en aurais-je ? Toutes les grandes dames

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