ÎG iMiov: nnES — nouvelles — homaxs
de Rome font comme moi ; et, comme moi, elles n'ont pas deux frères et deux sœurs à nourrir. Ils sont si gentils, et ils m'aiment tant ! Matin et soir, je leur fais dire leurs prières, et je leur apprends déjà leur catéchisme. Venez les voir, mon père.
AMBROSiO.
Moi! Y pensez-vous?
LORETTA.
Pourquoi non? Je reçois aussi des gens comme il faut, de> gens de bien, des prélats.
AMBROSIO
Qu'entends-je ? O ciel I et comment Tosent-ils ? Comment peuvent-ils, sans se compromettre...
LORETTA.
Ah ! rien n'est plus facile. Je demeure près du Ponte- Rotto, non loin de la maison de Rienzi, et à côté des ruines du temple de Vesta.
AMBROSIO
Gela se trouve bien.
LORETTA.
A merveille ! parce que ma maison est adossée juste à l'église de Saint-Barthélemi ; et dans le temps, le cardinalvicaire dont je vous ai parlé avait fait pratiquer un passage secret ; de sorte qu'on entre par l'église, et puis, près do ^ la sacristie, à côté du bénitier, une petite porte... c'est la ^ mienne; on frappe trois coups : personne ne vous voit; et ce qu'il y avait surtout de commode pour le cardinal, c'est qu'en J sortant il pouvait faire sa prière. Aussi, il n'y manquait jamais ; et c'est de lui, mon père, que je tiens les sentiments religieux qui ne m'ont jamais quittée et qui font qu'aujourd'hui je suis si désolée et si malheureuse du péché pour lequel vous me refusez l'absolution.
AMBROSIO
Cette absolution dépendra de vous. Passez cette soirée soûle, en prière, et revenez demain.
LA CONVERSION iol
LORETTA*
Avant la grand^messe ?
AMBROSIO
Oui, ma fille.
LORETTA.
Et alors je pourrai communier? Ah! que je suis heureuse! Combien d*ici là faudra-t-il dire de Pater et d'Àve?
AMBROSIO
Trente.
LORETTA.
J*en dirai le double.
Achevez votre Confiteor,
LORETTA, se frappant la poitrine.
Meâ culpâ, meâ culpâj meâ maximâ culpâ : Ideô precor beatam Mariam semper virginenij beatum Michaelem archangelum, beatum Joannem Baptistam, sanctos apostolos Petrum et Paulum, omnes sanctos, et te, pater, orare pro me ad Dominum, Deum nostrum, Misereatur nostrî omnipotens Deus, et, dimissis peccatis nostris, perducat nos ad vitam œternam. Amen,
(Lort^tta fait le signe de la croix, baisse son Toile, se lève et sort.) 1
AMBROSIO, seul et rêvant.
Jamais je n*avais rien entendu de pareil. Quoi I des prù- \ très ! des prélats 1 des princes de l'Église !... (se leyant et mar. chant.) Pourquoi donc alors défendez-vous, dans vos écrits et vos discours, ces lois absurdes et injustes dont je me plains ? Pourquoi les approuvez- vous hautement? C'est donc pour les violer plus sûrement en secret, pour chercher tous les moyens de les éluder, de vous y soustraire? N'est-ce pas attester par là même qu'elles sont impossibles à observer, et que les lois de la nature sont plus fortes que les vôtres ? Pourquoi donc les avez-vous faites, ou pourquoi tardez-vous à les abolir? Avoir un ménage heureux, une femme, des enfants, est-ce donc
1*^8 PROVERBES — NOUVELI.es — ROMANS
un crime si grand que, pour y écliapper, il faille préférer le désordre et le vice ? C'est ce qui arrive cependant. Et moi, qui fuis cet exemple, moi qui suis fidèle à des loi^ que je déteste, pourquoi n'éprouvé-je pas cette satisfaction intérieure qui accompagne toujours l'accomplissement d'un sacrifice ou d'un devoir? Ce contentement, je le cherche en vain, et ne le trouve ni dans mon cœur, ni dans ma conscience, ni même dans le bonheur des autres. Que nous soyons humains, bienfaisants, charitables, que la société exige de nous ces vertus, je le conçois, elle y gagne quelque chose; mais que gagne-t-elle aux tourments que j'endure ? Que lui en revientil? Quel avantage pour elle? Et moi que dévore une fièvre ardente, moi qui passe sans repos et mes jours et mes nuits, faudra-t-il donc combattre et brûler sans cesse ? Faudra-t-il, pour glacer ce sang qui bouillonne dans mes veines, attendre le froid de la vieillesse ou celui de la tombe ? Non. C'est souffrir trop longtemps ; c'est être trop malheureux. Dieu ne peut pas avoir condamné une créature humaine à de pareils tourments. J'irai trouver Juliette, qui m'aimait, qui m'aime encore; je lui dirai : Prends pitié de moi... (s'arrétant.) Non, non... troubler la paix de son âme, le calme de sa conscience !
Pauvre femme ! elle n'a que cela. (Recommençant à se promener.)
Le gouverneur est riche, il est heureux; lui et sa femme veulent absolument m'attirer dans leur maison, (souriant avec amertume.) Sa femme !... dont la coquetterie et les regards me poursuivent depuis si longtemps. Oui, je ne peux m'abuser, c'est pour triompher de moi, c'est pour me voir à ses pieds qu'elle désire si ardemment m'avoir pour directeur; et je lui céderais ! et je tromperais la confiance de son mari 1 Non, non; Juliette et elle doivent m'étre sacrées : elles ne s'appartiennent plus. Jamais je ne jetterai les yeux sur la femme d'un autre. C'est là ce qui serait coupable, (ii s'arrête et regarde le confessionnal.) Mais Cette jeune fille, qui tout à l'heure... Elle n'appartient à personne, pas même à ellemême, (s'éioignant arec horreur.) Ah ! quelle idée ! Comment a-t-elle pu me venir ? Mon Dieu, chasse^la de ma tête et de
mou cœur. (Se jetant à genoux derant un tableau de la Vierge.)
Sainte madone, Vierge sainte, viens à mon aide, calme mes sens et le délire qui m*agite. C'est toi seule que j*aime;
viens, et que tes attraits célestes... (Regardant la figure de la madone.) Ah ! qu'elle est belle I Malheureux que je suis ! dans cette image même je ne vois plus la Divinité, je ne vois qu'une femme. Voilà ces traits enivrants qui portaient le trouble dans tout mon être. Voilà ces beaux bras, ces blanches épaules qui depuis ce matin sont devant mes yeux : je ne puis donc plus prier sans être criminel ? Gomment résister encore? Gomment rester maître de moi-même? Vous qui l'exigez, vous qui m'ordonnez d'être plus qu'un homme, 01 donne25 donc à mes yeux de ne pas voir, à mon cœur de ne pas battre, à mon sang de ne pas circuler dans mes veines ; et si je ne le puis, vous direz que je suis coupable ! Non, je ne le suis pas : j'en appelle à Dieu même, qui voit mes tourments et mes combats ; à ce Dieu qui m'a créé, comme ses autres enfants, pour vivre et pour sentir; à ce Dieu dont je suis le serviteur et le ministre, et qui n'a pas voulu que, pour avoir le droit de le servir, on fût voué au malheur. Nulle part il ne l'a dit; ce n'est pas sa volonté; c'est celle des hommes, et je la brave; j'y suis décidé. (Entre Giroiamo.) Que me veux-tu ?
GIROLAMO
Je venais prendre vos ordres.
AMBROSIO, avec agitation.
Mon chapeau, mon manteau; je vais sortir.
GIROLAMO
Pour aller chez le signer Zambardi?
AMBROSIO
Le mari de Juliette?
GIROLAMO
Vous aviez dit que vous lui porteriez des secours .
1 iO PROVEIIBKS — NOUVELLES — Il M A N S
Oui, tu as raison ; des secours qui mettent cette pauvre fille à Tabri de la misère, et surtout de la séduction. (Écri vaut.) Ce mot à Taddéo le banquier. Deux mille écus romains.
(il remet la lettre à Girolamo, et se promène d'un air agité.) LorClta,
près le Ponte-Rotto !
GIROLAMO, le aairant.
Ah ! c'est pour la signera Loretta qu'est cet argent?
AMBROSIO
Qui te parle de cela?
GIROLAMO
Je lai cru ; vous me donnez une adresse près le Ponte- Rotto,
AMBROSIO
L'ai-je dit? je me suis trompé, je pensais à autre chose. Ce billet au banquier seulement. Il saura ce qu'il a à faire.
GIROLAMO
Vous suivrai- je?
AMBROSIO, préoccapé.
C'est inutile; je reviens... je sors... je... Sais- je moi-môme ce que je veux faire? Laisse-moi.
(il sort.) GIROLAMO.
C'est singulier ! je ne Fai jamais vu ainsi ; et ce nom de Loretta qu'il a prononcé... Loretta ^ près le Ponte-Rotto, (Montrant la lettre.) Certainement je lui obéirai; c'est mon devoir! Mais suivons-le d'abord de loin, et voyons où il va, pour en instruire sur-le-champ mon autre maître, le père Barnabe ; car c'est encore mon devoir, et, Dieu aidant, je veux les remplir tous.
(n aort.)
LA CONVERSION Mi
L*apparteiDent de Loretta richement décoré. — Au fond une madone
au-dessus d'un dÎTan, LORETTA.
Eh quoi! déjà me quitter?
AMBROSIO, d'un air tombre«
Il le faut, Loretta.
LORETTA.
Reste encore, je t'en supplie : Zerline, ma camérière, va | voir si tu peux sortir. Ta voix est si douce à mon oreille ! Tu ' me parles un langage qui m'est si peu connu. Et puis tu as un air si triste ! Tout à l'heure, près de moi, des larmes roulaient dans tes yeux.
AMBROSIO, à part.
Oui, mon âme est triste et flétrie; elle était née pour un autre bonheur, pour un bonheur qu'on peut avouer.
LORETTA.
Est-ce que tu es fâché, mon doux seigneur? est-ce que tu m'en veux?
AMBROSIO
Non pas à toi, (a part.) mais à ceux qui m'ont condamné à chercher dans l'ombre de pareils plaisirs ; mon cœur seul désire encore, et sent plus que jamais ce qui lui manque... Ah! qu'on doit être heureux d'un amour véritable, de cet amour pur et légitime qu'ils m'ont interdit, et que j'ai toujours rôvé I Combien alors les vertus sont faciles! Tous les devoirs sont un bonheur. Edouard, Edouard, tel est ton
sort... Fit le mien! ! ! (n ^^^^^ j^ ^^^^ appuyée dans ses maini.)
LORETTA.
Tu ne me réponds pas? Sombre et rêveur, lu gémis. Quels sont tes chagrins? dis-les-moi.
AUBROSIO, la regardant douloureusement.
Ah ! tu n'y peux rien.
LORETTA.
Peut-être. Et puisque tu es mallieureux, tiens, roprends tes présonts, je n'en veux pas.
AMBROSIO, rougissant.
ciell quelle humiliation!
LORETTA.
Eh quoi! tu me repousses? C'est mal à toi, c'est me faire de la peine; je ne yeux rien de ceux que j*aime... et je t'aime.
AMBROSIO
Ah 1 tu blasphèmes en prononçant un pareil mot.
LORETTA.
Pourquoi donc? Tu es jeune, tu es beau, ton front est noble et majestueux, et dans tes yeux noirs, si doux et si mélancoliques, il y a je ne sais quelle expression de fierté qui m'impose et m'inspire du respect. Tu n'as voulu m'avouer ni ton nom, ni ton rang ; mais tu m'es supérieur, je le sais, je le devine : n'importe, si tu le veux, je t'aimerai comme mon égal.
AMBROSIO, la regardant arac étonnement.
Que dis-tu?
LORETTA.
Ah! il n'y a que ceux-là qu'on aime bien; et puis, s'il faut te le dire, tu ressembles à quelqu'un que je n'ai vu qu'une fois, de bien loin, mais dont les traits et les paroles sont gravés dans înon cœur.
AMBROSIO
Où l'as-tu vu?
LORETTA.
A l'église Saint-Pierre, où il prêchait.
AMBROSIO
Quoi! ce serait?...
LORETTA.
Ne le connais-tu pas? Toutes les beautés romaines en raffolent; c'est à qui se mettra le plus pris de sa chaire, les jours de sermon. Aussi on ne peut en approcher : les grandes
dames prennent les meilleures places. Il est mieux que toi encore; il est plus grand, surtout quand il parle : il parle si bien ! Moi, je ne crois pas à un prédicateur, quand il est petit ou quand il est laid.
AMBROSIO, souriant.
Vraiment? !
LORETTA.
Et de temps en temps ta voix m'a rappelé la sienne.
AMBROSIO
Quelle folie!
LORETTA.
Il est vrai que partout je crois l'entendre. Ce matin encore, aa confessionnal...
AMBROSIO, troublé et l'interrompant.
Adieu, Loretta, adieu.
LORETTA.
Et je ne te reverrai plus?
AMBROSIO
Malgré moi peut-être, je reviendrai. Où est Zerline, qui doit me reconduire et m*indiquer le chemin?
LORETTA.
liens, la voici.
ZERLINE, accourant tout effrayée.
Âli! signera, n'entendez-vous pas ce bruit?
LORETTA.
Qu'est-ce donc?