‹ Proverbes, nouvelles, romansChapitre 39 sur 78 · UN CAPRICE IMPÉRIAL · texte numérisé non relu

UN CAPRICE IMPÉRIAL

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LA COMTESSE, entriDI.

Midi...

et il dort encore.

Constanlinoplel... CoDstantinoplel... c'est là \e, diemint-i Kn avanll...

LA COUTESSE, s'approoluni d« lid.

Grégoire, éveillez- vous.

POTBHKIN, >'«r«[LLaiit.

A moi, grenadiers I... (semtiiii» lur ion ><aiii.)QuJ vicnlji)'... Ah ! f/est toi, comtesse... ma nièce bien-aimée?... Pourquoi m'évoiller ea ce momeDt?

LA C0MTB8SB.

Voici le milieu du Jour, et totts les grands de Tempire, les ministres de Catherine) sont là, dans votre antichambre, à attendre votre lever.

POTEMKIN, avec humeur.

Qu'ils attendent!... Et quand Catherine elle-même serait avec eux, qu'ils attendent! (se frottant les yeux.) Je faisais chanter un Te Deum dans la grande mosquée.

LA COMTESSE

Des projets d'agrandissement, même en dormant!

POTEMKIN

Oui» l'empire russe est trop étroit; j'y suis gêné : je n'y respire pas... Ah! s'il ne tenait qu'à moi!...

LA COMTESSE

Et que voulez-vous de plus?

POTEMKIN

Ce que je veux I ce que je veux!... Être heureux, et je ne le suis pas.». Quand n'aurai-je rien à faire? quand pourrai-je me reposer?... Le bonheur, c'est le repos.

LA COMTESSE

Vous voilà bien !... Ami de la paresse, et toujours au travail!... envieux de tout ce que vous ne faites pas, et ennuyé de tout ce que vous faites !

POTEMKIN

Le moyen de ne pas être l'un et i*autre! Toujours des craintes, des inquiétudes... J'avais laissé en mon absence le commandement de l'armée à Romanzow, et j'ai reçu hier la nouvelle...

D'une défaite.

POTEMKIN

Non, d'une victoire I... je le rappdlirid.

PÔTftMkIN 155

LA COMTESSE

Y pensez-vous?

POTBMKIN.

Pour le récompenser... U est vieux, il faut qu*il se repose.. G*est à nous de combattre... Je retournerai prendre le com mandement... Le prince Repnin et Souvarow m'inquièten aussi ; mais je ne peux pas être partout. (Montrant les papier qui sont sur la table.) Et ces édits, CCS ukases à rendre, ces établissements à créer, ces ordres à signer... tout retombe sur moi.

LA COMTESSE

Chaînes pesantes 1 esclavage continuel, dont vous seriez bien fâché d'être délivré!... Vous, mon cher oncle, qui, il y a vingt ans, n'étiez qu'un petit élève en théologie à l'université de Moscou, plus tard simple porte -enseigne dans les gardes, et maintenant...

POTEMKlN, Usant l'adresse d'une lettre qu'il tient à la main.

c AU prince Potemkin, premier ministre, généralissitne « de toutes les armées russes, grand amiral des flottes de la a mer Noire, de la mer d'Àzof et de la mer Caspienne, grand a hetman des Cosaques, etc.. etc... »

Eh mon Dieu I que de titres !

POTEMKIN

C'est à coup sûr quelqu'un qui demande... (Lisant.) Ah! rien que cela... le titre de chambellan... une place qui admet dans l'intimité de l'impératrice!... Et qui donc? (Regardant la signature.) Le comte de Schérémézoff.

LA COMTESSE

Un joli cavalier.

POTEMKIN

Ce n'est pas un mal.

156 PROVERBES — NOUVELLES — HOMANS

LA COMTESSE

De plus, un homme de tôte et de mérite.

POTEMKIN, déchirant la pétition.

Il n'aura pas la place 1... Colonel, s'il le veut... général, si cela lui plaît... Nous l'enverrons avec le prince Repnin. Il y a là de la gloire à gagner et des coups de fusil à recevoir.

LA COMTESSE

Et s'il revient avec un bras ou une jambe de moins?

POTEMKIN

Alors il n'y aura plus do danger, nous le ferons chambellan.

LA COMTESSE

Ah! vous êtes jaloux!

Moi?... et de qui? Me crois- tu donc amoureux? Je ne l'ai été que deux fois dans ma vie... D'abord, il y a vingt ans, lorsque ma fortune en dépendait; lorsque dans la conquête d'une maîtresse je voyais celle de la Russie. Il fallait plaire pour renverser ces ambitieux Orlof ; et quand je me rappelle leurs affronts, celui surtout du jeu de pmnie... j'avais la rage dans le cœur; je n'ai jamais été plus aimable que ce jour-là et, de ce jour, je fus heureux, je fus empereur.

LA COMTESSE

El votre amour, que devint-il dans le palais des czars?

POTEMKIN

Amour de gloire et de puissance... Celui-là dure toujours, et mourra avec moi... Par lui on est grand, on est envié... on souffre, mais on règne ! Et cette fortune immense, colossale, que la Russie, que l'Europe entière essaye en vain de renverser, toi seule, Nadèje, as manqué de l'ébranler.

LA COMTESSE

Moil

POTEMKIN 157

POTEMKIN

Oui, il n'y a que toi que j'aie aimée, toi, jeune fille que j'avais élevée : c'est ma seule faute en politique... et quand j'y pense... quelle folie! Quelle fièvre me tenait alors I Je me rappelle qu'un jour, là, à tes pieds, je te disais : « L'amour d'une souveraine, le trône de la Russie, tout, pour un seul de tes regards. » Et ce jour-là, je l'aurais fait... j'aurais tout sacrifié.

Oui, mais le lendemain!

POTIÎMKIN.

Le lendemain... je ne dis pas... Mais y songo-t-on quand on aime?

LA GOUTESSB*

Et tu te croyais amoureux!...

POTEMKIN

Je Faurais juré, et souvent, Nadèje, je le jurerais encore.

LA COMTESSE

Erreur! tu ne seras jamais qu'ambitieux... et moi, je ne serai jamais que ton amie, ta nir^ce, ta fille... Tout le monde le craint, te respecte, ou t'admire... il faut bien qu'il y ail quelqu'un qui t'aime... ce sera moi.

POTEMKIN

Jamais je n'en eus plus besoin... jamais je n'ai été plus malheureux, plus ennuyé... Courtisé par eux tous, et moi môme courtisan assidu... obligé d'épier, de deviner les fantaisies d'une souveraine; de prévenir tous ses vœux; de ne pas lui laisser môme un désir à former... et souvent elle en a de si extraordinaires, de si bizarres, de si absurdes I...

LA COMTESSE

Elle, Catherine, notre magnanime impératrice I

POTEMKIN

Oui, c*e8t un grand souverain, un grand homme; mais c'est une femme 1 Maîtresse d'un empire immense, ses caprices sont plus grands encore que son pouvoir; et ce despotisme intérieur, ces royales fantaisies d*une imagination en délire, moi seul en suis le témoin et la victime. Froide et impassible aux yeux de sa cour et de toute l'Europe, on ne voit en elle qu'un grand politique, un conquérant, un roi législateur ; c'est la raison, la philosophie sur le trône, et Voltaire l'appelle un sage ! Ah ! s'il avait été à ma place, il saurait à quoi s'en tenir.

LA COMTESSE, arec gaieté.

Vraiment!

POTEMKIN

Et voilà comme on écrit l'histoire! Ah! que de fois j'ai maudit l'empire du jupon ! Que de fois, foulant la pourpre des czars, accablé de bonheur et d'ennui, tenant dans mes bras ma fortune, je la pressais contre mon cœur, non avec amour, mais avec rage, comme pour l'étouffer!

LA COMTESSE

Quelle horreur!

POTEMKIN, rerenant A luié

Qu'ai^je dit?... Je te confie tout, Nadt'je, je tel laisse lire dans mon cœur, et j'ai tort peut-ôtre... si tu me trahissais, si lu me livrais à mes ennemis!...

LA COMTESSE

Se défier de moi !

POTEMKIN

Non pas de toi; mais tu es jeune, tu es jolie, tu es entourée de courtisans qui t'adorent, ne. t'y trompe paâ, parce que tu es la nic^ce de Potemkin...

LA COMTESSE, souriant.

Et pour d'autres rcilsoqs aussi.

POTBMKIN 159

POTEMKIN

C'est là ce qm m'effi'aye. Tu n'aurais qu'à les aimer; tu leur livrerais mes secrets. Je ne le veux pas, je le défends, ou sinon...

LA COMTESSE, riant.

Sinon, le knout, la Sibérie...

POTEUKIN, arec colère.

Oui, je puis tout... et malheur à eux, malheur à toi!

LA COMTESSE

A merveille! voilà qui est galant, qui est aimable ! et j'admire, Potenfikin, comment ton caractère réunit à la fois les qualités et les défauts les plus opposés. Semblable en tout à Fetnpire russe, que tu soutiens, et dont tu es la vivante image, tu es, comme lui, moitié civilisé et moitié barbare. Il y tt en toi de l'Asiatique, de TEuropéen, du Tartare. et du Cosaque ; mais ce dernier domine. Je n'en veux pour preuve que la déclaration que tu viens de me faire.

POTEMKIN

Qui, moi?... Pardonne, Nadèje.

LA COMTESSE

Non pas ; et pour te punir, j'achèverai ton portrait, et je te forcerai à te regarder. Gâté par la fortune, blasé sur toutes les jouissances de la vie, malheureux à force d'ôtre heureux, grand général, ministre habile... mais tour à tour despote et populaire, avare et magnifique, Hbertin et superstitieux...

Moi!

LA COMTESSE

Oui, oui, tu crois en toi, en ton étoile, et tu ne redoutes rien, si ce n'est le diable, que tu révères beaucoup.

POTBMKIN, riant d'un air contraint.

Quelle folie!

LA COMTi:SSE.

D'oj vient donc alors ce sachet magique que tu perles toujour là, sur ton sein?

POTEMKIN

Tais-toi, taistoi; tu blasph/mes! Et quand il serait vrai, quand j'aurais cette faiblesse! le diable a assez fait pour moi; je peux bien faire quelque chose pour lui. Franchement, il faut qu'il se soit mêlé de mes affaires... et je crois souvent que c'est lui qui me conseille.

LA COMTESSE

Oui, tout à l'heure encore, quand il te portait à soupçonner ta meilleure, ta seule amie ; moi qui ne tiens ni à tes honneurs, ni à ton pouvoir; moi qui ai tout refusé, jusqu'à ton amour; moi enfin qui n'ambitionne rien que ton amitié, et qui braverais pour elle le knout et la Sibérie, que tu as daigné me promettre tout à l'heure !

POTEMKIN

Ah! ma nièce chérie! ah! Nadèje! je suis un monstre, un ingrat I

Non, je te Tai dit, tu es un ambitieux, voilà tout... Mais habillez-vous, donnez vos audiences, car on vous attend. Je vous dirai plus tard ce qui m'amène.

POTEMKIN

Non pas, toi d'abord, toi avant tout!... Parle ; que veux-tu? je suis riche ; l'impératrice m'a envoyé hier cinq cent mille roubles : ils sont à toi.

LA COMTESSE

Je ne veux rien pour moi; je viens vous parler pour un pauvre diable, un simple soldat auquel je m'intéresse.

POTEMKIN

Je le fais officier.

rOTKMlvIN 161

LA COMTESSE

Au contraire, il veut son congé. Voici son nom et celui de son régiment. ^

POTEMKIN, regardant le papier qu'elle lui a donné.

Mouravieff, grenadier au régiment de Kherson... régimen'. arrivé hier à Saint-Pétersbourg. (Riant.) Comment ce soldai a-t-il rhonneur d'être votre protégé?

LA COMTESSE

C'est depuis ce matin. Il était de garde S, Thôtel des Monnaies; un incendie" venait de s'y déclarer, et il restait immobile sous les armes dans sa guérite en feu, parce que le ca poral qui l'avait mis en faction n'était pas là pour le relever.

Bel exemple de discipline russe... obéissance aveugle ; c'est le secret de notre force. Une armée qui ne raisonne pas plus que cela est une armée invincible.

LA COMTESSE

Quoi qu'il en soit, je m'intéresse à mon jeune soldat, car il est jeune : un superbe grenadier, qui ne répond que par monosyllabes; je l'ai interrogé, et il fait la conversation comme il fait l'exercice.

POTEMKIN, riant.

En douze temps.

LA COMTESSE

Et je lui ai promis son congé, car il est amoureux, et il doit épouser dans son pays une jeune fille qui l'attend... aussi pa tiemment qu'il attendait le caporal.

POTEMKIN

Vraiment! Je veux le voir... Holà! quelqu'un!

LA COMTESSE

Je suis sûre qu'il vous amusera et vous intéressera.

!62 PROVERBES — NOUVELLES — ROMANS POTEBIKIN, au domestique qui entre, lui donnant le papier.

Qu'on fasse venir sur-le-chajfip ce soldat. (Aiacemteue.) Yoiu me restez? vous déjeunez avec moi?

LA COMTESSE

Volontiers... mais vos audiences...

POTEMKIN, au domestique.

Je na reçois pas. Vous direz que je travaille avec l'impératrice, et qu'on ne* me dérange pas. Rien ne doit déranger un ministre qui déjeune ou qui dine. C'est le seul moment où il lui soit permis de vivre pour lui.

LA COMTESSE

Encore un défaut à ajouter au portrait... Vous êtes gourmand.

POTEMKIN

C'est qu'il n'y a que cela de réel et de positif) c'est le seul plaisir d'autrefois qui me soit resté fidèle dans ma grandeur.

(On a serri le déjeuner.) AIIOUS ! à table... VoyOUS CCS vinS de

France. (Burant.) Â vous, comtesse 1

LA COMTESSB»

Et moi, je bois au vainqueur d'OczakoWl

POTEMKtNi

Flatteuse ! (lis mangent tous deux.) Quelle nouvelle débite-t-on à Saint-Pétersbourg? En savez-vous de piquantes dont je puisse divertir l'impératrice?

LA COMTESSB.

On ne parle dans toutes les sociétés qUe de ràyeâ(ut*é de cette pauvre princesse Waronska.

POTEMKIN, soariaali

Âhl oui... je sais.

LA COMTESSE

Cola vous fait rire, un attentat pareil ! Un homme de rîeH,

POTBMKIN iô3

un moujik, un cosaque, employer la violence contre une femme de qualité ! déshonorer une noble famille I

POTEMKIN

J'en conviens comme vous, c'est abominable, et je ne ris que parce que la princesse est, de toute la cour, la vertu la plus prude et la plus sévère.

LA COMTESSE

Estrce une raison?

POTEMKIN

Non, sans doute. Aussi les lois out prononcé : le moujik ' Oglou est condamné à mort, et sera probablement ekéétlté aujourd'hui ou demain, dès que rimpératricé aura mgàè âOti arrêt, que j*ai là.

LA COMTESSE

Ce sera justice.

POTEMIUN.

Toutes les femmes pensefont côiAme vous*

LA COMTESSE

Et les hommes aussi.

POTEMKIN

Certainement... Mais voyons... d'autres nouvelles pi us gaies que celle-là.

LA COMtESSE.

On dit, ce qui n'est guère probable, que les Turcs vont nous céder la Crimée.

POTEMKIN, à demi-Toix.

C'est déjà fait. J'ai conquis, sans combattre, les plus riches provinces musulmanes.

LA COMTESSE

Et comment cela?

POTEMKIN

On le saura plus tard... quand elles seront devenues ma propriété.

LA COMTESSE

Y pensez-vous?

164 pRovEnnES — nouvelles — romans

POTEMKIN

C'est là Tobjet de mes vœffx, c'est là que je veux amener Catherine. Le gouvernement de la Criméo, joint à ceux d'Astrakhan et d'Azof, que je possù le déjà, me rendra un souverain plus puissant que bien des souverains de PEurope. Alors je pourrai tout braver... môme un caprice de femme!

LA COMTESSE

Que dites-vous?

POTEMKIN

Qu'il faut toujours qu'un favori songe à se rendre indépendant... Arrivé où je suis, je ne puis plus descendre : et si je tombe, ce ne sera qu'en montant. Mais, grâce au ciel ! nous n'en sommes pas là.

LA COMTESSE

L'impératrice vous aime tant!

POTEMETN.

Je le crois, car je lui suis nécessaire.

LA COMTESSE

Vous exercez sur elle une telle influence!

POTEMKIN

Pas toujours. Il y a ici quelque machination qui se trame et que je veux déjouer. Depuis hier, Sa Majesté est rêveuse, pr(^occupée : elle a dans Tàme une pensée que je ne connais pas, et dont je veux me rendre maître.

LA COMTESSE

Peut-être un rival qu'elle va vous donner.

POTEMKIN, sonnant.

Si ce n'était que cela, je le saurais, elle me l'aurait dit.

LA COMTESSE

Est-il possible?

POTEMKIN

C'est un traité passé entre nous. Je vois les choses trop en

FOTEMKIN 1G5

grand, et elle aussi, pour attacher de Timportance aux mutations de ce genre, ou aux nombreuses promotions que peut faire Sa Majesté. Comme souveraine, elle a le droit de nommer à tous les emplois; mais j'exige, moi, premier ministre, que les choix soient soumis à mon approbation.

LA COMTESSE, riant.

C'est admirable.

Traité auquel elle n'a jamais manqué, et qu'elle a toujours exécuté avec une fidéhté et une bonne foi vraiment impériales. C'est à moi donc de n'admettre dans le personnel que des sujets qui ne puissent me porter ombrage. J'ai nommé dernièrement le comte Momonoff, jeune Moscovite tros-dislingue, qui n'a pas en pohtique deux idées de suite, mais qui réunit du reste toutes les qualités nécessaires au poste brillant où je l'ai placé, et où je tâcherai de le maintenir.

LA COMTESSE

Je ne puis revenir de ma surprise.

POTEMKIN

Pourquoi donc? Nous avons chacun nos attributions. Ce sont deux ministères, deux départements tout à fait distincts, les sentiments et les affaires, et des deux ministres, souvent

ce n'est pas moi qui suis le plus occupé, (a un major qui entre.)'

Qui vient là? que voulez-vous?

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