‹ Proverbes, nouvelles, romansChapitre 40 sur 78 · LE MAJOR · texte numérisé non relu

LE MAJOR

Ce grenadier, au régiment de Kherson, que Votre Altesse a f:;it demander, est là, conduit par quatre fusiliers.

LA COMTESSE

11 ne fallait pas tant de cérémonies.

POTEMKIN

Cu il entre. (Parait un grenadier d'une bf^Ile figure, fort et vigoureux, taille de six pieds. Il reste au fond de l'appartenient, droit, immobile, et

166 l'ROVKKBES — NOUVELLES — ftOMÀNS

les bras eoiiés contre le corps.) C'est toi qu'oD nomme Mouravieff?

MOURAVIEFF, portant la main à son bonnet et balbutiant.

Oui, général.

POTEMKIN

Approche, et ne te trouble pas ainsi, (ii s'avance tout d'une

pièce, et reste auprès de la comtesse. Potemkin l'examine.) En effet, 11

est très-bien. Ce n'est pas la première fois que nous nous voyons. N'étais-tu pas avec moi au siège d'Oczakow?

MOUaAVIEFF, toujours ifnmflibile.

Oui, général,

POTEMKIN

Sous le bastion de gauche, à la deuxième batterie?

MOURAVIEFF

Oui, général

POTEMKIN, à la comtesse.

C'est un brave qui s*est bien montré, (a Mourarieff.) Tu aimes donc la gloire? (voyant qu'il se tait.) Réponds donc.

MOURAVIEFF, embarrassé et se troublant.

excusez, général, je n'entends pas!

POTEMKIN

Il me semble cependant que je parle russe. Je te parle, mon camarade, de la gloire qui ^ si bien payé nos travaux.

MOURAVIEFF, cherchant à se remettre.

Bien payé? oui, général, nous avions six kopecks par jour.

Et c'est pour six kopecks que tu restais dans cette ballerie?

MOURAVIEFF

Oui, altesse; le caporal m'y avait mis.

LA COMTESSE

Et si lu avais reculé?

t>OTÊMKtN iôl

MOURAVIfiFF.

J'aurais eu le knout.

POTEMKIN

Tu crains donc le knout?

MOURAVIEFP.

Oui, général.

LA GOMTESSli.

C*est la honte qu'il faut craindre.

MOURAVIEFF

Oui, altesse.

Et depuis, où as-(u gervi?

MonRÀViBfr.

A Ismail.

LÀ GOIITBSSB.

Avec Souvarowî

IfOURAYIEFF*

Oui, altesse.

LÀ COMTESSE

Un assaut qui fut terrible ! ditK)n, et tu t'en es tiré avec lionneur?

MOURÀVIEFF.

Oui, "altesse ; j'y ai gagné cinquante roubles.

POTEMKIN

El comment cela?

MOURÀVIEFF.

Le général avait ordonné le pillage pendant deux jours.

LA COMTESSE

Quelle horreur ! .

POTEMKIN

Le piliaj^e et tout ce qui s'ensuit?

108 PUOVERBES — NOUVELLES ^ ROMANS

MOURAVIEFF

Oui, général.

LA COMTESSF, hésitant.

Et... tu as... pillé?

MOURAVIEFF

Oui, altesse, le général l'avait dit.

LA COMTESSE

El si lu avais refusé?

MOURAVIEFF

J'aurais eu le knout.

LA COMTESSE

Toujours le knout! Il paraît que c'est le mobile de Thonneur national; et, quoi que vous en disiez, mon cher oncle, malgré votre admiration pour la discipline et l'obéissance passive, il me semble que le jour où vos soldats comprendront qu'une balle est aussi à craindre que le knout, votre invincible armée seiu bientôt en déroute.

POTEMKIN, à demi-Yoix.

Tais-toi I... tais-toi!... avant qu'ils en viennent là, l'Europe sera \ nous, cl voih\ [)Ourquoi nous nous hâtons, (a MournvieK.) Tu veux donc ton congé?

MOURAVIEFF

Oui, général.

POTEMKIN

Ton pays?

MOURAVIEFF

Astrakhan.

POTEMKIN

Mon gouvernement ! (a la comtesse.) C'est un de nos p-iysans. (a Mouravieff.) Tu vas, cu y retournant, le trouver de nouveau serf cl esclave.

MOURAVIEFF

Oui, i-éuéral.

POTEMKIN ^ • iGi)

LA COMTESSE

Pauvre homme I

POTEMKIN

Si je te donnais la liberté?

MOURAVIEFF, froidement.

Comme vous voudrez.

POTEMKIN

Ou bien une vingtaine de roubles? Lequel aimes-tu le mieux?

MOURAVIEFF, riant d'un air étonné.

Mon général veut rire?

POTEMKIN

Non, parle.

MOURAVIEFF

Par saint Nicolas ! j'aime mieux les roubles.

POTEMKIN, à la comtesse.

Que vous disaiS'je ! vous voyez qu'ils sont encore loin de raisonner, et que l'Europe est plus près d'être à nous que vous ne pensez, (a Moaravieff.) C'est bien; voilà trente roubles à cause de tes principes. Retourne chez toi, va te marier; aie des enfants, je te l'ordonne.

MOURAVIEFF

Oui, général.

POTEMKIN

Et beaucoup, il nous en faut.

MOURAVIEFF

Oui, général.

POTEMKIN

Sinon le knout! Reviens dans deux Iieurcs, ton congé sera expédié.

Ho PROVERiJpJâ NOUVELLES — AOMANS

MOURAVIEPP.

Oui, général.

POTBMKIN.

Remercie madame, salue et va-t*en. Marche (Moar«Tie|f salue,

fait un demi-tour à droite, et sort tout d'une pièce, comme il était entré.

Eh bien! comtesse, es-tu contente?

LA COMTESSE, d'un air triste.

Pas trop; il m'intéressait davantage ce matin. J'aimerais autant une armée qui raisonnât.

Tu es bien difficile. Ce gaillard-là est peut-être le plus instruit et le plus éclairé de son régiment. C'est pour cela qu'en bonne politique, (souriant.) et outre le désir de vous être agréable, j'ai bien fait de lui donner son congé; il pourrait gâter les autres. •

UN OFFICIER DES QARPfiiS) eotrapt par upe petite porte i droite, s'approche rivement de Potemidn et lui dit à demi-Toix :

L'impératrice 1

LA GOMTBSSG, se levant vivement et k demi-TOix.

L'impératrice I

POTEMKIN, restant assis, de même.

Oui, elle vient souvent ici, le matin, par la galerie couverte qui conduit de son palais au mien. (Haut.) Adieu, Nadùje.

LA COMTESSE

Je me retire.

POTEMKIN

A ce soir. Il y a cercle à la cour, on vous y verra?

LA COMTESSE, sortant.

Oui, mon cher oncle.

^Un instant après, et par la porte à droite, entre Catherine. Bile porte une tunique de velours nacarat, des diamants dans les cheveux. Elle s'avance

POtEHKlN 171

d'un air préoccupé. Potemkin se lère et s'incline respectueusement. Ca ïhWltte fttit il|n« è Tôffieief dei gardes de tortir.)

POTEBIKIN) à part et regardant l'impératrice.

Encore cet air sombre et rêveur, qui ne Ta pas quittée depuis hier soir ! Il y a quelque chose qu'elle me cache, que peut-être elle se cache à elle-même. Je le saurai. (Haut.) Mon auguste souveraine a-t-elle bien reposé?

CATHERINE, brusquement.

Oui, très-bien.

POTBltKIN.

Et comment se trouve-t-elle ce matin?

CATHERINE, de même.

Mal... j'ai de l'humeur.

POTEMKIN

Et pourquoi?

GATHERINB.

Je ne sais, je viens vous le demander.

POTEMKIN

Une telle confiance m'honore beaucoup; le difficile est d'y répondre. Votre Majesté aurait-elle quelques plaintes à me faire du comte Momonoff?

CATHERINE, lentement, et comme occupée d'un souvenir agréable.

Du tout... Au contraire : sujet fidèle et dévoué dont je vous remercie. Il est comme il faut être... (Après un instant de réflexion.) TréS-bieïl, très-bien. Pen d*esprît, par exemple.

POTEMKIN

Votre Majesté en a tant!

CATHERINE, atec btUÉenr.

Pas aujourd'hui ; et ayez celui de ne pas me faire de corn pliments, car je suis mal disposée. Tcut m'ennuie, tout m< contrarie. J'ai reçu de mauvaises nouvelleS| des nouvelles de France. Leur révolution marche.

112 PROVKRBES — NOUVELLES — ROMANS

POTEUKIN, tranquillement.

Ce n*cst pas cela qui doit vous inquiéter : la France et loin.

CATHERINE

Voilà le mal. Il faudrait en être près.

POTEMKIN, souriant. -

Cela yicmlra. Nous avons déjà pris la Pologne; nous nous rapprochons.

CATHERINE

Ce qui me déplaît le plus, c*est l'arrivée des émigrés français. On m'annonce même celle du comte d'Artois.

POTEMKIN, virement.

Que vient-il faire?

CATHERINE

Demander des secours.

POTEMKIN, de même.

Et vous leur en accorderez?

CATHERINE

Aucun. Qu'ils se déchirent entre eux; que la Prusse cl l'Autriche s'en mêlent; qu'ils s'épuisent, qu'ils s'affaiblissent tous : nous verrons après:

POTEMKIN, froidement et appronvant.

C'est bien.

CATHERINE

En attendant, si le prince vient à ma cour, j'entends qif on le reçoive avec les plus grands honneurs, (souriant en elle-même.) Je veux même, puisqu'on le cite comme un chevalier français, je veux, devant toute ma cour, lui faire un présent chc* valeresque auquel il sera sensible... Je lui donnerai mon épée,

POTEMKIN

C'est à lui de s'en servir.

HOTEMKIN ilïl

CATIICRINU:.

Une 6p6s de femme!... le présent est léger... C'est la tienne qu'il lui faudrait, brave Potemkin, si elle n'était pas trop lourde pour son bras.

POTEUKIN.

Celle-là, vous le savez, ne sort jamais du fourreau que pour le service de ma glorieuse souveraine. (Avec chaleur.) Car elle est à vous, Catherine, comme mon sang, comme ma vie, comme tout ce que je possède... et au nom de ce dévouement tant de fois éprouvé, au nom de l'amitié la plus tendre, daignez me dire quelle idée importune vous préoccupe depuis hier.

CATHERINE, troublée.

Moi!... Qui peut vous faire croire?... qui vous a dit?

Comment ne m'en serais-je pas aperçu! Mon existence, à moi, c'est vous; et rien de ce qui vous intéresse ne peut m'écbapper.

CATHERINE

Eh bien ! oui, s'il faut vous l'avouer, ces négociations que vous avez commencées pour l'acquisition de la Crimée... m'in quitent beaucoup... c'est si important!

POTEMKIN

N'est-ce que cela? Nous avons réussi, et au delà de nos va^ux. Sahim-Guerray, le khan des Tartares, elfrayé par mes menaces et voyant ses ports bloqués par nos vaisseaux, vient de lui-môme nous offrir ses riches provinces. Nous ne les prenons pas, on nous les donne.

CATHERINE, étonnée.

Que dites-vous?

POTEMKIN

Que le descendant de Gcngis-Khan a cédé et vendu la Crimée pour une faible somme, qu'on lui payera dans cinq ans,

OU qu*on ne lui payera pas, selon Tétat de nos finances.. Voici Tacte de vente, signé par lui, et que je soumets à votre approbation. En attendant, nos troupes sont déjà entrées sur son territoire, et ont pris possession.

CATHERINE, regardant l'acte.

Il serait possible ? (Froidement.) C'est bien, Potemkin, j'en suis ravie ; car, je vous l'ai dit, c'est là tout ce qui me tenait au cœur.

POTEMKIN, à part, en jetant sur elle un regard obsOMratettr.

Elle me trompe : ce n*est pas cela. (Haut à Catherine.) Vous savez de quelle importance il est d'organiser ces nouvelles provinces, d'y introduire les arts nés de la civilisation. Ce beau pays ne demande qu'à être cultivé pour devenir le plus fertile de l'empire, et peut-être de l'Europe... La Crimée sera le grenier de la Russie. Mais, pour obtenir promptement de pareils résultats, il faut s'en rapporter à quelqu'un qui donne à tout le mouvement, l'impulsion et la vie; quelqu'un, en un mot, qui sache à la fois concevoir et exécuter.

CATHERINE, froidement.

Je comprends... vous, par exemple?

POTEMKIN

Pourquoi pas ? Qui eut part à la peine peut bien prétendre à la récompense.

CATHERINE, froidement.

Nous verrons... nous en reparlerons.

POTEMKIN, brusquement.

Pourquoi attendre ?

CATHERINE

Vous avez déjà les gouvernements d'Azof et d'Astrakhan. Ce serait aussi vous accabler de trop de soins et de travaux,

POTEMKIN, avec dépit,

Vous me refusez?

POTEHKIN 175

CATHERINE, avec humeur.

Je ne dis pas cela... mais dans un autre moment... pliif tard... on s*en occupera.

POTEMKIN, s'échauffànt.

n ne sera plus temps !... Le temps noué presse!... II faut être prêt avant que TEurope s'ôveUle ; et c'est dans l'intérêt du pays, dans le vôtre, que^j^insiste encore , et que j'oserai vous dire qu'il le faut... que je le demande... que je le veux !

CATHERINE, areo fieHé.

Et moi, je ne le veux pas.

POTEMKIN, s'emportant. ,

C'est la première fois que le caprice et l'humeur vous font repousser ce qui est juste et convenable... Voilà donc la récompense de mes services, de celui que, tout à l'heure encore, je viens de vous rendre, et que, dans tout autre moment, vous auriez su apprécier... Voilà le prix de tant d'affection et d*amour... Catherine... Catherine... vous m'avez froissé et humilié : je suis malheureux et mécontent... mécontent de vous.

CATHEHINE.

Et tu n'es pas le seul... Moi aussi je suis mécontente de moi... je suis bien malheureuse.

POTEMKIN

Vous I grand Dieu !.. Et que vous manque-t-il? Souveraine du plus grand empire de la terre, quel désir pouvez-vous concevoir, quel vœu ppuvez-vons former, qui ne soit à l'instant même réalisé?

CATHERINE, arec impotience.

Quel vœu? quel désir?... que sais-je !... Il fut un temps O-'i l'on s'empressait de les deviner... de les prévenir.

Commandez.,. Y puis-je quelque chos^?

GATHERINB.

Achevez.

POTEHKtN.

Le majordome, ea le voyant, le gronda de son absence, de sa paresse, et le mit de service à la porte de la chambre de bain, où était la princesse. Il paraît alors que ce misérable, profitant d'un moment où les femmes de chambre venaient de sortir, se rendit coupable de l'attentat pour lequel la cour suprême vient de le condamner à mort.

CATHERINE

Et ce crime est bien prouvé ?

POTBHKIN.

Il ne peut y avoir de doute, puisque lui*-méme en convietit et reconnaît que son châtiment est juste. Vous pouvez voir sa déposition consignée dans cet arrêt, qui n*attend plus que votre signature.

CATHERINE, jetant la plume*

Je ne la donnerai pas.

POTEMKIN

Y pensez^vous Madame?

CATHERINE

Oui, certainement. Cet homme est plus malheureux que coupable. Il y a là beaucoup de circonstances atténuantes. Rien de sa part n'était prémédité ; et si jamais, selon moi, il y eut un cas graciable... c'est celui-là.

POTEMKIN

Votre Majesté ne parle pas sérieusement !

CATHERINE, Tiyement.

Si, monsieur. Je suis maîtresse, j'espère, de commuer là peine. Si vous aviez lu le Traité des Délits et des Peines que j'ai traduit deBeccaria, vous verriez qu'il faut encore quelque proportion et quelque rapport entre l'offense et le cliâtiment.

l'OTEMKlN 1^9

Quel est son crime à ce garçon ? un caractère trop impétueux, trop awlent, trop brûlant. Eh bien ! qu'on l'envoie en Sibérie, et qu'on ne m'en parle plus.

POTfMKIN.

Mais la famille Waronski est puissante et considérée. Ils vont tous jeter les hauts cris; la princesse se plaindra.

CATHERINE, s'échauffant.

Et de quoi? que veut-elle de plus? elle est bien exigeante. te crime est puni, la vertu récompensée ; la sienne est reconnue, constatée par un jugement autlientique. Je connais d'ailleurs son amour-propre, qui égale au moins sa pruderie ; et si l'orgueil du nom fait bruit d'un tel outrage, soyez sûr qu^au fond du oœur sa vanité s'en réjouit.

POTEUKIN.

Comment ?

CATHERINE, avec impatienoe.

Vous ne comprenez rien. Croyez-vous qu'elle ne soit pas fière d'avoir inspiré un tel amour... une passion si grande, si excessive, qu'elle devient du délire, du fanatisme, et ne compte plus la vie pour rien ? Je connais des femmes qui; à coup sûr; valent mieux qu'elle, qui ont plus de beauté, de talents, de mérite, et qui ne sont pas si heureuses, qui n'ont jamais été aimées à ce point.

POTEMKIN

Ah ! madame...

CATHERINE

Je ne di^ pas cela pour moi. Mais enfin vous prétendiez tout à l'heure que rien n'égalait ma puissance , va-t-elle jusqu'à faire nattre de pareils sentiments? non sans doute. Fille n'est donc pas illimitée ; elle a donc des bornes, ce qui est toujours humiliant à s'avouer.

POTEUKIN.

Est-il possible ?

180 FIIOVERBES — NOUVKLLKS — ROMANS

CATHERINE

Oui, monsieur, c'est un fait. Vous m'attestiez, dans l'instant encore, que je n'avais qu'à commander, qu'à désirer... propos ordinaire des courtisans. Eh bien ! voilà cependant un désir, un vœu impossible à réaliser ; et ce qui pourrait arriver à la dernière femme de mes États ne m'arrivera pas à moi... Pourquoi? parce que je suis impératrice. C'est donc une exception, une exclusion formelle que je dois à mon rang, à ma dignité. Et on me vantera encore les prérogatives et les avantages de la grandeur ! Tenez, je déteste la cour, la flatterie, l'adulation -dont on m'entoure, et je suis bien malheureuse !

POTËMKIN, à part.

Si je m'attendais!... (Haut.) Gomment, madame, c'est là le chagrin qui préoccupait Votre Majesté ?

CATHERINE, avec emportement.

Eh bien 1 monsieur, puisque vous m'avez forcée à en convenir, cette idée-là depuis hier me poursuit et me fâche. Vous me direz que c'est de la susceptibilité : peut-être... mais cela est ainsi ; et que ce secret, que je vous confie, ne soit jamais trahi par vous, ou sinon...

POTEMKIN

N'en ai-je pas conservé fidèlement do plus sacrés et de plus importants encore, si c'est possible ?... Mais, après tout, ;)n a vu tant de choses si extraordinaires !... Il ne faut désespérer de rien... tout peut arriver.

CATHERINE

Tout m'arrive, excepté cela; et voilà justement ce qui m'irrite, ce qui cause mon dépit ; car plus j'y songe...

POTËMKIN.

Et pourquoi y songer? A votre place, je chercherais plutôt à éloigner une pareille idée. Votre Majesté peut trouver umt de distractions, tant d'autres plaisirs I

POTKMKIN 181

CATHERINE

Aucun, monsic'.ir, aucun. Caprice, fantaisie, bizarrerie, si vous voulez; il n'y a que celui-là qui me plaise, qui sourie à mon ambition, précisément parce que c'est impossible; et puisqu'il est dit qu'ici-bas, au sein môhrie du bonheur, on doit éternellement désirer quelque chose, ce sera toujours mon rôve, ma chimore, mon idée fixe... cela et Constantinople.

POTEMKIN, vivement.

Cpnslantiuople vaut mieux; et si Votre Majesté veut ei croire mes conseils; si, revenant à des objets plus sérieux, ell^ me permet de lui rappeler encore l'organisation de la Crimée... c'est de ses ports que sortiront les flottes qui vous conduiront à Byzance. Je ne vous demande pour cela que trois ans; que pendant trois ans je commande dans ces riches contrées...

CATHERINE

Non, je vous l'ai dit.

POTEMKir^

Et, quelles raisons?...

CATHERINE

Jamais; et puisque ce gouvernement vous plaît tant, puisque c'est là l'objet de vos vœux... eli bien! vous aussi vous désirerez quelque chose... vous ne l'aurez pas!

POTEMKIN

Mais, madame.

CATHERINE

Qu'on me laisse. Je retourne à l'Ermitage, dans mon cabinet. J'y resterai seule toute la journée ; qu'on ne m'y dérange point; que personne ne s'y présente, pas même vous. Je suis mécontente, trc^s-mécontente I Adieu, prince Potemkin,

(Elle sort.)

POTEIIKIN, resté seul, la regarde sortir et se jette avec colère snr

un fauteuil.

Inconcevable ! iriouï ! Voilà de toutes les fantaisies impé-

ScBiBE. — Œuvres complètes. Vm» Série. — 1« Vol.— Il

riales la plus curieuse que j'aie encore vue, et j'en rirais

comme un fou, » je n'étais furieux. (RanuMant les papÎMrs épan ■lur la tabla at ta pramaoaiu d*iui air agité.) Elle le Veut COmme

tout 06 qu'elle vent, comme souveraine absolue, comme autocrate et comme femme! Et la voilà inabordable et de mauvaise humeur, pour huit jours, pour quinze jours.. . jusqu'à ce qu'une autre fantaisie ait remplacé celle-ci; fantaisie aussi absurde peut-être, mais qui du moins, je l'espère, sera possible à réaliser ; car quelque habile courtisan que Ton soit, il n'y a pas moyen, cette fois, de lui donner satisfaction. Et c'est de là pourtant que dépend mon gouvernement de la Crimée, l'accomplissement de mes desseins, et qui sait? la gloire de Catherine et la prospérité de Tempire I (Mettant sa téta dsas ses mains.) Profonds politiques, savants diplomates, méditez, desséchez les fibres de votre cerveau, prévoyez tous les obstacles, pour voir toutes vos combinaisons dérangées par un hasard, par un caprice de femme ! (Lerant u tête.) Qui vient là ?

(n lèTe les xenx et yoit HonraTieff, qni est entré sans qu'il l'ait entendu, et qui est debout, immobile, auprès de lui.) IfOURAVIEFP.

G*e8t moi, général.

POTBMKIN.

Encore toi ? Qui t'amène?

MOURAVIEFF

Vous m'avez dit de revenir dans deux heures pour mon congé.

POTEMKIN

C'est vrai ! je n'ai p«8 eu le temps d'y penser. Va-t'en au

diable ! (MoaraTialf petit la main à aoa boaaet, fait un demi-tour à

droite, et Ta pour sortir.) Eh bien ! OÙ vas-tu ? reviens ici. (Mou-

ravieff fait un demi-tour à gauche, deux pas en avant, et reste immobile comme sous les armes, en attendant le commandement. Potemkin, assis et le coude appujé sur le bras du fauteuil, le regarde en silence et l*ezamine

de la tête aux pieds.) C'est pourtant avec cela que Ton gagne

t^OTBIiKlH 183

des empires et que Ton fonde des dynasties ? Et le sang épais qui coule dans ces veines serait le même que celui d'un noble on d'un prince? Non, quoi qu'en disent les philosophes de France, nous ne sommes pas pétris du même limon. Je suis leur seigneur et maître par le fait, par }% droit et par la pensée, qui soumet ces machines vivantes, et les force, comme mon cheval de bataHle ou comme mon mpusquet, à obéir au mouvement que ma main leuf imprime, ou

que ma VOlonlÔ leur impOSe< (A Moaravieff, et comme ponr essajer

•on pouToir sur lui.) En avant. — Marche. — Halte>làl (MMMtieff

marche ou s'arrête au oMWMndeBWiil-* folenkin, regardant toujours et

continuant à réfléchir.) Fidèle image de Tobéissanee passivei on peut tout lui prescrire. Avec de tels soldats on peut tout entreprendre, tout oser... Oui, j'oserai. (Haut.) Écoute ici : Où étais-tu en garnison?

IIOPRAVIEFF.

A Smolensk.

POTEMKIN

Es-tu déjà venu à SaintrPétersbourg?

MOURAVIEFF

Jamais.

POTEMKm.

C'est bien, (se isTant.) Fais attention à là consigne que je vais te donner, et n'y manque en aucun point; sinon tu me connais... tu sais que Potemkhi n'a jamais mensicé en vain.

MOURAVIEFF

Oui, général.

POTEHKIN, montrant la porte secrète par laqueUe est sortie l'impératrice.

Tu vas passer par cette porte.

MOURAVIEFF

Oui, général.

POTBMKIN^

Au bout d'un long corndoF^ tu trétivêrts Ml flMitionnaire qui te dira : Hallc-là 1

184^ pROVEIIBES — NOUVELLES — ROMANS

MOOIAVIBFP.

Oui, général.

POTEMKIN

Tu répondras par ces trois mots d'ordre : Courage, Cosaque et Constantitwple.

IfOURAVIEFP.

Oui, général.

POTBMKIN.

Répète-les.

MOURAVIEFF, héntanU

Courage, Cosaque et ConstarUinople,

POTEMKIN

A merveille ! il est plus fort comme intelligence que je ne le croyais. — Ce factionnaire te laissera passer; tu to frouveras dans une immense galerie où il y a des livres, des statues, des tableaux ; tu la traverseras sans rien regarder.

MOURAVIEFF

Oui, général.

POTEMKIN

Tout à l'extrémité de cette galerie est une petite porte en bronze, dont voici la clef. Prends-la.

MOURAVIEFF

Oui, général.

POTEMKIN

TiTOuvriras cette porte, tu entreras, et tu la refermeras sur ioi avec les deux verrous en cuivre doré qui sont en dedans.

MOURAVIEFF

Oui, général.

POTEMKIN

Tu trouveras là une femme en robe de velours nacarat, avec cinq gros diamants dans les cheveux. Elle sera assise devant une table, occupée à travailler, ou couchée sur un sofa.

POTEMKIN 185

IfOURAVIEFF.

Oui, général.

POTEMKIN

Elle te demandera qui tu es, d'où tu viens ? tu ne répondras pas; et, qu'elle y consente ou non, il faut qu'elle soit à toi, qu'elle t'appartienne.

MOURAVIEKF, étonné.

Comment, général?

POTEMKIN

C'est la consigne! et elle aura beau sonner ou appeler... ta consigne avant tout.

MOURAVIEFF

Oui, général.

POTEMKIN

Et si tu y manquais, demain le knout.

MOURAVIEFF

Oui, général.

POTEMKIN

Ce soir, ton congé et cinquante roubles; entends-tu?

MOURAVIEFF

J'entends.

POTEMKIN

Attention I Fixe. — Pas accéléré, marche I (Hourarieff sort

au pas accéléré par la petite porte à droite. — Potemkin sort par le fond ei

dH en riant : ) Dieu protège la Russie... et l'impératrice!

Le soir du même jour à dix heures. — Un salon de rSrmitage, magoir.quement éclairé. — Toute la cour est assemblée. Les ombassadeurs de Prusse et d'Angleterre causent avec la comtesse Branitzka et d'autres dames. L'impératrice est assise sur un divan, près de la cheminée, la tète appujée sur M main. •— A côté d'elle est un jeune homme de vingt-cinq ans, d'une Ggure charmante, le comte Momonoff, qui ne dit rien et compte les rosaces du plafond. Le prince de Ligne est debout, tournant le dos au feu, et parle arec Tivaeité à Catherine, qui l'écoute d'un air distrait et comme absorbée dans •es réflexions. — Parait Potemkin en uniforine très-brillant . il porte le grand cordon de Tordre nûlitaire de Saint-Georges, d'autres ordres de l'em-

1B6 PROVERBES — HOUVmUh'^S — ROMANS

pire, et le portrait de Catherioa ^twcitopl de diamants; il entre la tète haute, adresse à la comtesse Branitzka un sourire d'amitié| fait, de |q iiiitin, un geste de protectioD au comte Momonoff, et salue les ministres et les ambassadeurs. Il s'avance près de ItaipAtitrlee, devant laquelle il s'incline en . souriffPt et «aps parler.

GA^raSAINS*

Eh 1 mon Dieu I prince PotemkiQi d*OÙ vient cet air de triomphe et de contentement?

POTEMKIN

Mon auguste souveraine est^elle satisfaite de sa journc^c?

CATHERINE, le regardant d'un air étoané.

Que voulez-vous dire î

POTEMKIN, apptijant sur ses mots.

J'espère que Votre Majesté n'a plus de vcsu à former? Comment cela?

POTEMKIN, «Tee galanterie.

n ne dépendra jamais de moi, du moins, que tous ses désirs ne soient rét^lisés,

CATHERIN^, soniiral «I rougissant.

Eh quoi ! cela venait de vous!... J'aurais dû m'en douter. Il n'y a au monde que le prince Potemkin pour des surprises pareilles,

LE PRINCE DE LIGNE

Qu'estHîe donc?

LA COMTESSE, regardant iOB onele.

Quelque flatterie sans doute 1

CATHERINE

Précisément l une galanterk d'une otiginallté et 4*ttiio délicatesse dont personne n^atrrait eu Fidée.

LE PRINCE DE LIONS, mealNMt Prtartrf.

n ^9t bien heureui^ I '

POTEMKIN* 18T

POTBMKIN, sottriant.

Ce n'est pas moi qui l'ai été le plus.

LB COMTE MOMONOFF, naWement.

Gomment cela?

GATHEIIINE, riant.

Oh ! vous, comte Momonoff, vous ne pouvez savoir... Je regrette seulement de ne pas raconter Fhistoire au prince de Ligne; j'en suis désolée, mais, en vérité, c'est impossible.

LE PRINCE DE LIGNE

Impossible! Mais c'est un mot rayé du dictionnaire russe... depuis que Catherine est sur le trône.

CATHERINE

D'aujourd'hui, en effet, je commence à le croire; je n*ai qu'à parler pour être obéie I — Prince Potemkin, avant notre partie de lansquenet, je veux vous annoncer, ce soir, et devant ces messieurs, que nous vous avons nommé au gouvernement général de la Grimée.

POTBUKIN, s'inelinaitt.

Ah ! madame !

LA COMTESSE, bas à son onole.

Ambitieux que vous êtes, vous voilà heureux 1

POTBMKIN, à part.

Ge n'est pas sans peine I jamais province n'a été plus difficile à conquérir.

CATHERINE, à Potemkin.

Approchez, prince, j'ai à VôUâ parler. (Faisant signe aux antres p^sonnes de s'éloigner.) Messieurs, de gràce, un instant.

LE PRINCE DE LIGNE

Elle veut lui donner des instructions pour l'organisation de la Grimée.

L* AMBASSADEUR D*ANGLETERRE, aTee assurance.

Ou plutôt elle lui dicte la réponse à ma note de ce matin.

LE COMTE MOMONOFF, timidement.

Je crois qu'elle lui fait part d*un plan de campagne contre la France, qu'elle est décidée à combattre.

LE PRINCE DB LIGNE

Quelle femme étonnante ! quel génie !

Page 1