FÉLICITÉ
» 11 mai 1783.
» P. iS. J'aurai la preuve que je me suis trompée » si je vois votre clef ce soir en montant. »
Ah!... ah!., ah!... vous aviez fait là une plaisante conquête , mon oncle !
Lt)NCLE.
Comme on peut en faire à seize ans.
LE NEVEU
Et ces reproches produisirent-ils de l'eflFet?
L'ONCLE
Au contraire i.. j'étais si fier d'exciter de la jalousie , que je voulus la mériter : je voyais par avance ma belle toute en larmes, maigrissant à vue d'œil et maudissant le volage qui l'avait trahie!... Trois jours après , elle riait 'comme une folle , et m'avait déjà donné un successeur.
LE NEVEU
Vous suivîtes sans doute promptement son exemple.
L*OIICLB.
Je ne m'en souviens pas : tout cela est si éloigné !... Mais passons à la seconde aventure (montrant la deuxième lettre), voici ce qui m'en reste. Ah!,., ceci est dune autre espèce... Jetais âgé de dix-huit ans; j'entrais dans le monde où Je portais la gaucherie et la timidité du collège ; entouré de femmes charmantes, leur aspect me faisait tressaillir, mais m'imposait une contrainte pénible ; toutes avaient mes hommages , aucune n'en obtenait l'aveu. Dire : je vous aime , semblait à mon cœur novice un effort de hardiesse qu'il fallait longtemps calculer. Combien de fois , seul dans ma chambre, je préparai de beaux discours, dont je ne retrouvais pas une phrase quand l'occasion s'offrait de les prononcer.
LE NEVEU
Oh , mon oncle !. .. comme je me retrouve !
LX)NCL£.
Combien ^e déclarations écrites et jdéchirées sans que j'osasse les envoyer à leur adresse!
LE NEVEU
C'est cela !
L'ONCLE
Que de fermes résolutions qui s'évanouissent à la porte d'un boudoir !
LE NEVEU
C'est bien cela!
i68 LE PORTE-FEUILLE, etc.
^ L'ONCLE
Une baronne, déjà sur le retour, mais dont la b€auté conservait encore de l'éclat, s aperçut de mon inexpérience et en eut pitié. Je ne l'eusse pas préférée ; mais j'attribuai à mon mérite une défaite que je devais à sa*«eule complaisance , et Tamour-propre m'attacha sérieusement à elle. Ah! mon garçon, être à* dix-huit ans le benjamin d'une femme de qualité qui en a quarante , n'est pas petite besogne ! On me conduisait à la baguette , comme te conduit maintenant ta chanteuse ; mais j'étais si flatté de me voir apporter des billets doux par un chasseur !...Tu vas voir comme ils étaient tournés.
LB NEVEU
Mieux sans doute que le précédent... Je commence.
• i«» juin 1785»
» A quoi pensez-vous donc, Charles ?... J'ai * passé toute seule la soirée d'hier. Vous ^saviez » cependant que le matin je devais revenir de la » campagne. C'est sans doute quelque partie de » jeunes gens qui m'aura fait oublier?... Prenéz- » y garde , Charles : vos amitiés vous perdront. » Voyez un peu ! Moi qui avais défendu ma porte » pour vous rassurer contre les importuns !.. Moi
» qui, pour vous être agréable, avais eédé ma loge! » Oh , j'ai été d'une humeur affreuse. Le cheva- » lier, dont vous avez Tenfantillage d'être jaloux , » s est présenté. J'ai eu un moment l'envie de le » laisser entrer..: Il doit revenir ce soir. Adieu , » et si vous voulez qu'on vous aime , préparez-vous » à demander pardon.
» La baronne d'H.
» p. S. Passez donc chez mon frère, et sachez » ce que c'est que son souper de lundi prochain.»
L'ONCLE
Tu juges si j'ai laissé le temps au chevalier d'être reçu!
LE NEVEU
Il Tavait peut-être été la veille.
L'ONCLE
C'est, parbleu, bien possible Allons., ta réflexion n'est pas mauvaise, et tu n'es pas si sim- * pie que je le croyais.
LE NEVEU
Oh ! je connais déjà les femmes.
L'ONCLE , riant.
Ah!... pauvre garçon !
LE NEVEU
Oui, sans doute, et à votre place j'aurais eu le
170 LE PGRTE-FEUILLE, etc.
jour même une jeune et jolie maîtresse, pour faire voir à cette baronne que...
L*ONCLE
J'aurais eu... j'aurais eu... , mon ami, à dik-liuit ans on n'a pas ce que l'on veut : on a ce que Ton peut. Crois-tu qu'une femme qui tient à sa réputation la livre facilement aux chances de l'étourderie naturelle à cet âge ? Un excès d'amour peut seul lui faire braver ce péril, jusqu'au moment où la fuite de ses charmes ne laisse plus de choix à leur pouvoir. Je gardai donc ma baronne, dont j'entremêlai les rendez -vous de quelques infidélités sans conséquence.
LE NEVEU
A la bonne heure.
^ L'ONCLE
Mes amis m'avaient donné le goût du plaisir et de la dissipation. Brillans de jeunesse , d'ardeur et de gaîté, les folies de tout genre étaient à leurs yeux le but de la vraie sagesse, et cette philosophie facile trouva bientôt en moi un adepte zélé. Tu conçois qu'en pareille compagnie, ce n'est pas des femmes de haut parage qu'on devait rencontrer sur sa route. Aussi plus d'une conquête passagère , dont il ne me reste aucun souvenir , attirât-elle alors mes soins sans avoir part à ma tendresse. Sûr de moi-même et ne doutant plus que
je ne fusse dorénavant maître de mon coqur , j a^ vais acquis un petit orgueil dont chaque succès augmentait l'importance, et qui vint un beau jour échouer aux pieds d une grisette.
LB NEVEU
Ah! c'est là que je vous attends! puisque
vous étiez dans ma position actuelle, ••
IA)NCLE.
Bien différente , mon ami : si ma belle eût ressemblé à la tienne , elle ne m'eût jamais captivé. Je n'entends pas parler ici des qualités extérieures, car je ne doute pas que mademoiselle Comment l'appelles-tu?... Clara, je crois? Que mademoiselle Clara, dis-je, ne soit fort jolie...
LE NEVEU
Oh, mon oncle!... Si vous la connaissiez!
L'ONCLE
Tu n'as pas besoin de me faire de protestations : on trouve toujours sa maîtresse charmante, sauf à changer d'avis après qu'on l'a quittée. Mais, pour en revenir à moi, je te dirai que la jeune personne était tout l'opposé de celle qui t'occupe. Point de ces reproches amers comme on t'en fait sur ta longue absence; point de ces réflexions caustiques comme on t'en adresse sur le compte des bonnes aïnies; c'était au contraire une douceur angélique, une indulgence sans bornes , une pa-
172 LE PORTE-FEUILLE, etc.
tience à toute épreuve ^ une égalité d'humeur inaltérable : heureuse de tout, riant du soir au matin, cette aimable enfant n'avait de pensée que celle de me rendre l'existence agréable. Ce caractère , nouveau pour moi , piqua d'abord ma curiosité et sut enchaîner mes habitudes; long-temps j'oubliai dans mon ivresse tout ce qui m'avait naguère enchanté. Quelle difiérence , me disais-je , entre cette vie et celle des salons ! Dans cette chambrette où de joyeux camarades viennent chaque jour se réunir à nous , la liberté règne sans partage; la contrainte en est bannie; ma maîtresse éclipse celles qui l'entourent et n'en est pas plus fière... Ma foi , ma maîtresse vaut le monde entier !... Tu tiens la lettre que j'ai conservée d'elle.
LE NEVEU lisant.
« 2 septembre 1788.
» Mon boif petit Charles,
» Je m'empresse de répondre à ta jolie lettre : »à peine l'ai-je reçue, que j'ai couru chez Hor- » tense pour la lire au petit vicomte qui en a ri à » pâmoison. Il nous a gênées le soir au spectacle *^» chez Nicolet , et à souper on n'a fait que parler » de toi. Mon Dieu , que ta partie de chasse est » drôle, et que tu as d'esprit ! Ces Messieurs m'ont