PHILIPS, LE TABELLION, RIGOIS, URSULE RIGOIS, UN DOMESTIQUE
LE DOMESTIQUE. — Voîci , monsieur le tabellion, la réponse à la lettre que vous avez envoyée à la commune voisine.
LE TABELLION. — C'est bien.
LE DOMESTIQUE. — M, et madame Rigois montent Tescalier ; ils disent que vous les attendez.
LE TABELLION, apvès avoiT lu Ui lettre, — Fais-les entrer. [A Philips,) On ne sait rien, si ce n'est que c*est un excellent ménage.
PHILIPS. — Alors la ferme est à eux, avec la terre et la poularde grasse.
LE TABELLION. — Cela m'cu a tout Tair.
M. RIGOIS entre, donnant le "bras à sa femme, — Prends garde, ma biche, il y a un pas ; pose doucement tes chers petons.
URSULE RIGOIS. — Mille remercîments, mon cher mari ; je suis toujours bien sensible à vos attentions.
RIGOIS. — N'est-ce pas mon devoir, ma poule, et un devoir bien doux, de veiller sans cesse sur toi, d'écarter de ton chemin la moindre épine ?
URSULE. — Et moi, mon doux ami, ne voudraisje pas me mettre entre vous et le moindre chagrin?
LE TABELUON, àPhiMps,— Ccs gcus m'agaccut les nerfs.
30 LE TESTAMEM
RiGois. — Je ne passe pas un jour, ma clialte, sans remercier le ciel de vous avoir donnée à moi,
LE TABELLION. — Mousieur et madame, vous avez accompli le vœu du testateur ; il ne me reste plus qu*à rédiger Tacte qui vous constitue propriétaires de 1^ ferme et de la poularde grasse. {À Philips.) Mon clerc n'arrive pas; voulez -vous avoir Tobligeance d'écrire sous ma dictée ?
PHiups. — Volontiers.
(Le tabellion et Philips se mettent à une table au fond du tbéâtrc, le tabellion dicte à voix basse, Philips écrit. M. et madame Rigois restent sur le devant du théâtre.)
MADAME RIGOIS. — Nc trouvcz-vous pas, mon bienaimé, que cette clause d'une poularde ajoutée à la ferme est trcs-singuliére?
M. RIG0I8. — Le testateur était un homme bizarre, ma colombe, comme le prouve assez cet article de son testament ; mais il est d'usage dans ce pays d'ajouter aux redevances en argent queb^ues provisions en nature. Beaucoup de pièces de terre sont louées pour vingt écus, par exemple, et un cent d'œufs, ou bien pour dix écus et un poulet gras à chaque grande fête de l'année.
URSULE. — Je vous remercie, mon Mêle ami, de celte explication.
RIGOIS. — Je suis trop heureux, mon chou, de vous faire un plaisir, quelque petit qu'il soit.
LE TABELUON, à PhiUpS. — Jc UC pCUX pluS IcS
supporter! Allons finir l'acte dans la pièce à
côté I (Le tabellion et Philips emportent le papier et les plumes. M. et madame Rigois restent seuls.)
URSULE. — Il m*esl avis, mon bon mari, que nous ferions bien de planter la crémaillère dans cette ferme, qui nous appartient désormais, et la poularde grasse pourrait bien y jouer son rôle.
RiGois. — Pensée ingénieuse, ma déesse, et à laquelle j'applaudis avec enthousiasme. Cette poularde au riz...
URSULE. — Y pensez-vous, mon ami? une poularde grasse au riz!...
RiGois. — Certes, oui, j'y pense, ma chère fée, j'aime beaucoup la poularde, et j'aime beaucoup le riz. Il me semble alors difficile de ne pas faire un mets exquis avec les deux réunis.
URSULE. — Mais on se moquerait de nous 1
RiGois. — Et pourquoi cela, ma tourterelle, se moquerait-on de nous ?
URSULE. — Parce qu'on ne met au riz que des vieilles poules, mon bon.
RiGois. — Eh ! s'il nous plaît, à nous, d'y mettre une belle poularde grasse, ça n'en sera que meilleur.
URSULE. — Ça ne se fait pas.
RiGois. — Il est bien sûr, ma nymphe, que ça ne se fait pas soi-même et tout seul ; mais, quand nous l'aurons fait, on le trouvera excellent.
URSULE. — Pourquoi faire rire à nos dépens ?
RiGois. — El qui se permettrait, ma rose, de rire ù nos dépens ?
URSULE. — Mais... tout le monde.
RiGois. — Il n'est pas probable, chère vigne dont je suis l'heureux ormeau , que tout le monde sache
5â LE TESTAMENT
que nous aurons mangé une poularde au riz aAr trois ou quatre amis.
URSULE. — Quand on dit tout le monde, c'est une manière de parler.
RiGois. — Et une assez mauvaise manière, mon adorée.
URSULE. — Nous ne sommes pas ici à TÂcadémie, cher Edouard.
RiGois. — C*est pour cela que nous sommes forcés de parler correctement, chère compagne de ma vie. Tout ce qu'il plnît à un académicien de dire est français après qu'il Ta dit; s'il ne l'était pas auparavant.
URSULE. — Je ne sais rien, cher ami, de plus ridicule que de parler ainsi un langage plissé à petits plis et empesé I
RiGois. — Je vous demande humblement pardon , ma reine, mais vous confondez la correction avec le pédantisme.
URSULE. — Mettons que je ne sais pas le français, et que c'est le bas-breton que j'ai appris au Sacré- Cœur.
RiGois. — Vous parleriez la langue la plus barbare, lumière de ma vie, que le son de votre voix suffirait pour me ravir.
URSULE. — Vous prenez peut-être cela pour un compliment ?
RiGois. — Mais j'estime que les femmes les plus difficiles ne le laisseraient pas traîner et s'empresseraient de le ramasser.
URSULE. — Joli compliment , qui veut dire que le
NOUMAiNb. 33
babil des femmes est comme celui du perroquet , <|u'onne daigne pas faire attention à la pensée qu'il exprime, ou plutôt qu'on croit qu'il ne veut rien dire.
RiGois. — Parlons d'autre chose, chère idole. Tout bien considéré, il faudra faire la poularde au riz. 11 »'y a pas là de quoi hausser vos charmantes épaules.
URSULE. — Si fait bien, il y a de quoi, et mes épaules ne seraient pas les seules qui se hausseraient.
RiGois. — Je ne professe pas comme pour les vôtres, dame de mes pensées, un culte respectueux pour toutes les épaules, et je trouverais plaisant qu'à ma table quelqu'un se permît de se moijuer de moi. Je l'aurais bien vite mis à la porte.
URSULE. — N'allez -vous pas faire de cela une ivresse affaire? — Ne vous mêlez donc pas, mon chéri, des choses du ménage. Rien ne déplaît plus aux femmes qu'un homme-Catherine, qui s'immisce dans les casseroles et la marmite! — On fera la poularde à la sauce blanche, comme cela doit st» faire.
RtGots. — Mais pourquoi cela se doit-il ?
UR6UIJ2. — Parce que.
RiGois. — Oh ! c'est là la grande raison des fctti mes... parce que! Il semble qu'à cette raison triom*^ phante il n'y ait plus rien à répondre.
URSULE. — Les femmes sont si bètes !
RiGois. — Je n'ai pas dit cela... mais elles solit quelquefois bien entêtées !
URSULE. — Vous les appelez enlêlées quand elles résistent à votre entêtement.
RiGois. — Sexe charmant , mais lêtu , mais plein de préjuges ! Vous savez, chère amour, comme j*ai horreur des préjugés !
URSULE. — C'est-à-dire que vous aimez à vous singulariser.
RiGois. — Disons tout de suite que je suis un idiot. Voyons... ma céleste aimie, souftlons sur ce nuage qui obscurcit votre beau front.
URSULE. — Voulez-vous dire que je suis en colère?
RiGois. — Ma f )i, si vous voulez savoir la vérité, chère beauté, vous en avez furieusement l'air.
URSULE. — Mais c'est qu'aussi une sainte manquerait de patience !
RiGois. — En voilà assez, n'en parlons plus.
URSULE. — A la bonne heure ! et ne vous mêlez plus de ces choses-là. La poularde sera excellente à la sauce blanche.
RiGois. — Quand j'ai dit qu'il n'en fallait plus parler, ma charmante, c'est que j'entendais bien que l'on ferait ainsi que j'ai dit.
URSULE. — Vous êtes fou !
RiGois. — Et vous la créature la plus opiniâtre !
URSULE. — C'est bien heureux que je m'ohstine (juelqnefois à vous empêcher de faire des sottises !
RiGois. — Merci !
URSULE. — Il y a de quoi, si ça peut vous corriger.
RiGois. — Me corriger ! Ah çà ! je suis donc tombé en enfance ! je suis donc un crétin ! Eh bien !
ça ne m'arrive pas souvent, maïs j*auraî fait une fois ma volonté... on mangera la poularde au riz.
URSULE. — Non î
RiGois. — Au riz.
URSULE. — Quel jour comptez-vous donner ce
dîner ?
RiGois. Mais... après-demain.
URSULE. — Eh bien! j*irai dîner chez ma mère.
RiGois. — Je vous le défends !
URSULE. — Vous me défendez d'aller dîner chez ma mère ? L'obéissance a des bornes, et ceci les dépasse.
RiGois. — Ah ! c'est comme cela ! Vous croyez empêcher le dîner d'avoir lieu ! Eh bien ! je le donnerai au restaurant ; au plus cher : à trente francs par tête, sans le vin.
URSULE. — Fou et prodigue !
RiGois. — Sarpejeu ! madame Bigois, je vous ai aussi par trop gâtée! 11 est donc à dire que je ne serai pas le maître chez moi? Je le serai, madame Rigois ! Je vous le ferai voir ! Vous n'irez pas dîner chez votre mère ; vous resterez ici , et vous ferez les honneurs à nos amis ; et vous leur servirez la poularde... au riz... avec beaucoup de riz !
URSULE. — Je sais bien que la femme n'est qu'une esclave. J'obéirai, mais je ne mangerai pas, et je ne cacherai pas mes larmes.
RIGOIS. — Oh ! vous voudriez me faire passer pour un despote, pour... un brutal! Pourquoi ne dites-vous pas que je vous bats?
URSULE. — Si VOUS ne le faites pas, je ne vous en sais pas de gré, c'est que vous ne Tosez pas.
RiGois. — Je ne Tose pas?... Et qui m'en empocherait ?
URSULE. — Mais croyez-vous que mon frère le capitaine de dragons...
RiGois. — Votre frère ! est-ce à dire que vous me menacez de votre frère? Parce qu*il est soldat, croyez-vous me faire peur?... Je proteste contre le despotisme du sabre ! 11 n*y a pas de sabre, si long qu'il soit, qui m'empêchera d'être le maître chez moi. Ah! votre frère? Eh bien! qu'il vienne se mêler de mes affaires, il trouvera à qui parler ! Je ne suis qu'un pékin, mais, sarpejeu 1 il n'y a plus de pékin ! je suis caporal dans la garde nationale, et j'ai mon sabre aussi !... Votre frère! mais je me moque pas mal de votre frère !
URSULE. — C'est facile à dire, il est à cent lieues d'ici.
RiGois. — Mais écrivez-lui de venir, que je lui dise à son nez, à ses moustaches, que je me moque de lui!... Ah! j'ai peur... Oui, je suis bien de ceux qui ont peur !... Mais qu'il vienne donc !
(M. Rigois, hors de lai, prend une chaise et la brise par terre. Madame Ursule Rigois jette un cri et s'évanouit sur une autre chaise. Le tabellion et Philips accourent au bruit.)
niiLiPs. — Mais , grand Dieu ! qu'est - ce qu'il y a?
URSULE. — Ah ! messieurs, vous faites bien d'arriver. Vous me sauvez peut-être la vie !
RiGois. — Ah ! c'est que je n'ai pas peur, moi ! je l'attends, votre capitaine de dragons ! je lui
ferai manger son casque et ses boites. •« et au riz, encore !
PHILIPS. — Galmez-vous, monsieur Rigois.
RiGois. — Me calmer ! mais je suis calme, tréscalme ; heureusement que je suis calme, car je ne sais sans cela où la fureur me porterait !
URSULE. — Messieurs, ne me laissez pas seule avec ce furieux.
RiGois. — Hypocrite î
URSULE. — Enragé !