SCENE IV
RÉGINE SAPHYR et madame veove DRÉHONT, mère de Régine, sar le devant du théâtre; les voisins et les voisines assis dans le fond.
MADAME BRÉMONT. — Pourvu quG lOD mari arrive. . .
RÉGINE. — Sa lettre est bien claire : « Mardi, 22 mai, à deux heures après midi, j'arriverai à la ferme des Aulnes, soyez-y avec votre mère et deux voisins. Soyez habillée en blanc avec des rubans bleus, je vous dirai pourquoi.» Le rose me va beaucoup mieux. Cependant jen*ai pas osé lui désobéir. Quelle peut-être la raison de me faire mettre une couleur qui ne me va pas?
MADAME BRÉMONT. — La raisou est bien simple : c'est pour être sûr de te reconnaître.
RÉGINE. — Ce serait trop fort.
MADAME BRÉMONT. — Ecoutc douc, Régine, Saphyr n'est pas de ce pays : il était en relâche avec son navire quand il a été amené chez nous par feu ton père; puis il est reparti, ne t'ayant vue qu'une fois. 11 nous a écrit de New-York qu'il te demandait pour femme, en nous priant de lui répondre à Philadelphie ; puis, ayant reçu notre réponse favorable, il nous a écrit du banc de Terre-Neuve, en nous envoyant ses papiers, pour nous prévenir de faire publier les bans et de tenir tout prêt pour trois mois après. Trois mois après, il arrivait. On vous a mariés a la municipalité.
60 LE TESTAMEM'
RÉGINE. — Puis ii m*a dit : « Ma cliérc femme, ii faut que dans quatre heures je sois au Ilavre, d*oii part mon navire demain à midi. Il y a une heure de route ; mais j'irai vite si vous voulez qu'on nous marie à Téglise. — Si je le veux î m'écriai-je ; mais je ne me crois pas mariée du tout jusque-là. Vous ne me faites pas l'effet d'être mon mari, et je ne saurais vous appeler autrement que M. Saphyr. — Eh bien ! dit-il, arrivez au Havre demain matin â huit heures. La messe sera toute prête et les cierges allumés. » A neuf heures, la cérémonie de l'église était prête au Ilavre; à dix heures, il m avait quittée pour veiller d ses préparatifs de départ, et je ne l'ai plus revu. Je comprends qu'il ait peur de ne pas me recoriuaître. Pourvu qu'il ne me trouve pas lilus laide !
MADAME BRÉMONT, souriaut, — Sois trauquillc : tu n'étais qu'une enfant, et tu as aujourd'hui toutes les grâces de la jeunesse. Mais une de nos voisines a mis aussi des rubans bleus.
RÉGINE. — Elle est bien laide, ma mère!
MADAME BRÉMONT. — G'cst vrai. Sais-tu qu'il a eu là une excellente idée de concourir pour la posses» sion de la ferme des Aulnes? Mais comment a-t-il appris le testament?
RÉGINE. — Par quelques autres marins du pays qu*il aura rencontrés.
(Entre le capitaine Saphyr.)
uÉGtNE. — mon Dieu î ma mère, est-ce que
cet homme à grande barbe noite sera!! mon mari?
MADAME BRÉMONT. — Je crois qu^oui ; il n*a vait
NORBIAND. 61
pas de barbe il y a trois ans; cependant je crois le reconnaître. Il est du reste fort bien.
SAPHYR. — Pardon, mesdames, entre vous deux qui avez des rubans bleus, laquelle me fait Thonneur de s'appeler madame Saphyr ?
RÉGINE. — C'est moi, mon cher Saphyr !
(Elle Ta pour se précipiter dans ses bras, Saphyr l'arrête d*an geste.)
SAPHYR. — Chut! ne compromettez pas la position, ma chère épouse.
MADAME BRÉMONT. — Enfin, VOUS voici, moH gendre ! embrassez-nous, et dites-nous...
SAPHYR. — Chut! ma belle-mère, nous causerons de tout cela plus tard.
RÉGINE. — Il me semble qu'après deux ans et demi de mariage et de séparation...
MADAME BRÉMONT. — Plus tard ! quand vous serez aux Antilles sans doute !
SAPHYR. — Au nom du ciel, mesdames, occuponsnous de la ferme et de la poularde.... n'échangeons pas un mot qui y soit étranger, ou tout serait perdu... je vous le demande en grâce. Où est le tabellion?
RÉGINE. — 11 nous a dit de sonner quand vous seriez arrivé.
SAPHYR. — Sonnez donc alors. Je suis ponctuel :
deux heures moins cinq minutes.
(Entre le domestique.)
MADAME BRÉMONT. — Prévencz M. le tabellion que
M. Saphyr est arrivé.
SAPHYR. ^ Et part pour la Chine demain matin.
RÉGINE. ^ Comment !
62 LE TESTAHEiM
SAPHYR. — CllUt I
NÂDÂME BRÉMONT. —Demain matin? Ça n*est pas possible I
SÂPHYR. — Chull
MADAME BRÉMONT. — En attendant le tabellion, permettez que je vous présente nos voisins et voisines, auxquels vous devez des remerciments.
SAPUYR. — Chut!... Tantôt...
(Entrent le taLellion et Philips.)
LE TABEUioN. — Mousicur Saphyr ?
SAPUYR. — C'est moi. Vous êtes le tabellion?
LE TABELUON. — Oul.
SAPHYR. — Et monsieur?
puiLiPS. — L'exécuteur testamentaire du défunt.
SAPUYR. — Très-bien. Aux termes du testament, je viens réclamer une ferme et une poularde... grasse. Me voici : Onésime Saphyr, capitaine de navire. Voici Régine Saphyr, ma femme. Nous sommes mariés depuis deux ans et demi. Voici le contrat. Depuis ce temps, pas une discussion, même la plus légère, n*a eu lieu entre nous , pas une plainte, pas un regret, n'a été exprimé. Il faut deux témoins, en voici quatre ; leur moralité est attestée par ce papier.
LE TABELLION. — Aiusi, VOUS nc VOUS repoulez pas d'avoir épousé votre femme? Elle ne vous a donné aucun regret?
SAPHYR. — Non, monsieur.
Le TABELUON. •— Et VOUS Tépouseriez encore au* J0Urd*hui?
SAPHYR; — Oui, monsicur.
LE TABELUON. — Et VOUS, madame?
RÉGINE. — Si ce sont les mêmes questions, monsieur, je n*ai à faire que les mêmes réponses.
LE TABELuoN. — Approchez, les voisins. Donnez à monsieur vos noms et prénoms, (ii Philips.) Ecrivez.
PREMiEB VOISIN. — Jean Glaiol et Bérénice sa femme.
DEUXIÈME VOISIN. — Noel Dumout et Dorothée son épouse.
LE TABELLION. — Vous êtcs prêts à jurer qu'il est à votre connaissance que le capitaine Saphyr et dame Régine sont mariés depuis deux ans et demi?
PREMIER volsiN. — J'étais à la noce.
LE TABELUON. — Et quc, dcpuis ce temps, jamais vous ne les avez entendus se plaindre Tun de r autre?
DOROTHÉE DUMONT. — J*ai cutcndu quelquefois Bégine se plaindre de l'absence de son mari.
LE TABELLION. — C'cst uuc prcuvc d'affectiou. Jamafls il n'est venu à votre connaissance qu'il y ait eu entre eux aucune querelle ni discussion?
LES TÉMOINS, — Nous Ic jurous !
LE TABELUON. — • Sigucz. Sigucz aussi, capitaine âaphyr. Et vous aussi, madame Régine Saphyr.
Signez, maître Philips. Â mon tour. Monsieur et madame Saphyr, la ferme est d vous. La poularde grasse va être mise dans le garde-manger.
MADAME BRÉMONT. — Est-CC qUO VOUS UC UOUS fcrCZ
pas l'honneur de la manger avec nous?
LE TABELUON. — Impossiblc : on m'attend et je suis en retard.
PHILIPS. ~ Je suis pris par la même allaire que M. le tabellion.
LE TABELLION. — Voici Ics tîtrcs dc propriété
de la ferme. Quant à la poularde^ possession vaut
litre.
(Sortent le tabellion et Philips.)
SAPHYR. — Maintenant, ma chère femme et ma chère belle-mère, vous pouvez me faire toutes les questions que vous voudrez. Cependant vous ferez mieux de faire préparer à souper pour nous et pour les bons voisins que je remercie et que je n*apas rhonneur de connaître.
PREMIER VOISIN. — Nous sommcs de notre côté enchantés de faire votre connaissance, capitaine Saphyr.
MADABiE BRÉMONT €t RÉGINE, ensemble. — Est-cc que vous repartez demain? Pourquoi avez-vous été si longtemps? Rcsterez-vous longtemps en Chine ?
SAPHTR. — Nous n*avons guère de temps ; je yjus ai dit de me faire des questions, si vous y tenez absolument ; mais je n*y veux répondre qu'à mon retour de Chine.
MADAME BRÉMONT et REGINE. —. Mais, mon gcndrc... — Mais, mon mari...
SAPHTR. — Il est cinq heures ; à neuf heures, je pars pour rejoindre mon navire ; — je me mets en route demain matin, à la marée; il faut bien une heure pour préparer le diner, deux heures pour le manger, fumer une pipe et prendre le café. Restera une heure pour causer avec ma femme de nos affaires. Vous voyez bien qu'il faut remettre vos
questions, ou du moins mes réponses» à mon retour de Chine, époque où nous serons encore comme au^jourd'hui le modèle des tendres époux et des bons ménages.
l'auteur, s'avançant mr le lord de la scène, après les trois saints d*usage :