‹ Providence et libre arbitre selon Saint Thomas d'AquinChapitre 104 sur 144 · Tout récemment, à Paris, un moliniste a formulé cette · texte numérisé non relu

Tout récemment, à Paris, un moliniste a formulé cette

LA NOTK MANUSCP.l'IE UK PAUL V. 97

Qu'est-ce que cela, sinon la prédéterminalion des thomistes? Molina le dit encore plus expressément, s'il est possible. « S'il fallait admettre, dit-il, avec Soto et Véga, un concours de Dieu aux actes surnaturels différent du concours général aux effets naturels, jamais cependant il ne faudrait concéder que ce concours tombe immédiatement sur le libre arbitre cause de l'acte, comme si le libre arbitre agissait prému par ce concours et appliqué par Dieu h agir'. Ce serait seulement un inlUix de Dieu agissant immédiatement sur les actes eux-mêmes avec le libre arbitre et la grâce prévenante 2... » Ce concours, qui est un mouvement efiicace imprimé ii la cause seconde, avant qu'elle n'agisse et pour la faire agir, n'est-ce pas évidemment la prémotion physique des thomistes? On le voit donc, Soto, Véga,

proposition : « Libéra cooperalio vix concipitur in syslemale gialiae per se et ab inlrinseco efficacis. » Cf. Science calh.y nov. 1888, p. 791.

1. Solo dit en effet : «« Non est dubiuni quin concursns Dei, iicel concomitetur, ut aiunt, actionem,sit nihiloniinus ciiiciunque caiiî^îB secunda? reqiiisilus ad agendnm, iiiio vrro Ql nahird prœrequisihtf:. Quoniani non soluin Deu s est caw.ça effectuai causa; secnnda\ veruni ipse eHam movel eam ad agendnm. » (De Nat. cl grcit., iib. I, cap. 16.)

2. « l'Oslo adniillcnduin essd Doniinico a Solo et Andréas a V(\L'a concursum ad illos actus cssiî altorius rationis a roncursn genorali ;id efferliis naturales, non lainen (]nasi priu<; en concursu jnntum ac a Deo ad agemlurn npjdii'atnm laies aclus cliceret : sed esse influx uni Dei immeilialum in aclus ipsos cnm libero arbilrio et gralia prcevenienle. [Concord. ioc. cil.)

98 THOiMlSME Eï MOLINISME.

ces illustres théologiens de Trente, étaient de vrais prémotionistes, si Ton peut s'en rapporter à Molina.

Mais, cédons la parole à Dominique Soto luimême, qui fut, ne l'oublions pas, un des principaux rédacteurs des décrets de la sixième session, et dont la doctrine a été approuvée par le Concile. «Voici, dit-il, le plus fort argument des luthériens, ils nous l'opposent partout : S'il était en noire pouvoir de ne pas agir quand Dieu nous meut, la motion divine ne serait pas efficace, Dieu ne serait pas tout-puissant... lisse persuadent par là que la motion divine nous nécessite à agir\ »

']. « Diluitnr argiimeiilum qno i.ulherani, velut Acliill'% passiiri uluiUur : Si (juando Deus vel ail boiiiun vel ad inalum nos iiiovet, m nostra esset poteslale non nioveri, niolio Dei non essnt efficax nlîjue adeo neque essrt onmipo'ens... Que argumento persuadent sibi, quolios nos Deus rnovet, necessitalem nobis inferre. Illalio sua tamen nullàis e/it vigoris. Quotl eniin nos Deus libère nioveat, nihil contra ejus cunclipolenliam et efficaciam pugnat. Quiniino inde amplissime patet infiniia ejus virtus et sapientia, quod alias causas instituit naluraliler movere, et alias libère, el cum singalis proprio inodo concurrere... At restât nonnihil prœtereaexplicanduin. Aut enim sumus liberi in hnjnsinodi aclionibus ante momentum temporis qno Deus nos movel, aut praesente motione Dei -. non ante, quia absqne eo movonle moveri nequimus, neque cum nos ipse actu rnovet, quia non stal ipsum nos movere. quin una inoveanuir ; sunt enim movere et moveri, ccu actio et passio. correlativa... Solutio dubitationis est, quod illo tune temporis momento quo Deus mecum concurrit, sum liber, ut tune agere renuam, Eleiiim dum libère moveor, possum in sensu diviso non

Voilà bien l'objection si souvent faite aux tlioinistes : Dieu meut le libre arbitre avec une efticacité toute-puissante : donc, le libre arbitre mu par Dieu ne peut pas ne pas agir ; il agit donc nécessairement, ce qui est la négation même de la liberté.

Soto répond aux lutbériens (|ue « la conséquence qu'ils tirent de l'eriicacité de la motion divine n'a aucune valeur. En quoi répugne-t-il à rintinie puissance et etïicace de Dieu, que Dieu nous meuve librement? Au contraire, l'inlinité de sa force et de sa sagesse apparaît avec éclat en ce qu'il a établi de mouvoir certaines causes naturellement' et d'autres librement, en concourant avec chacune d'elles d'une manière appropriée à sa vertu. »

Ainsi répondent les thomistes : Il n'y a point d'opposition entre la souveraine efficacité de la motion divine et notre liberté, puisque c'est la motion de Dieu qui est 'lii cause de notre liberté en exercice, comme son action créatrice et conservatrice est cause de notre liberté en puissance. Ainsi resplendit l'universelle transcendance de la cause première.

« Mais il reste une dilUculté. Car, ou bien nous

apore, ol lune ctssabil concursus Dei ; tanielsi /n sensu composito conlra se invicem pugnenl, Deuin agere erga me aclioiit^ illa, el me non agcro. » {De Nat. et Grat., lib. I, ca[). 16.)

I. CVsl-à-il ire avec une nécessité absolue, necessilale con- ^equenlis.

100 THOMISME ET MOUNÏSME.

sommes libres avant le moment que Dieu nous meut, ou bien sous la motion de Dieu : pas avant, puisque sans la motion nous ne pouvons pas agir ; ni au moment que Dieu nous meut, puisqu'il répugne que Dieu nous meuve et que nous n'agissions pas, car mouvoir et être mu sont corrélatifs, comme action et passion. »

En vérité, c'est bien ici le plus subtil de l'objection : point de place pour la liberté dans la théorie de la prémotion physique, ni avant, ni pendant que Dieu nous prédétermine. Les molinistes n'ont encore rien trouvé de plus fort^

« Voici la solution, dit Soto. Au moment même que Dieu concourt avec moi, je suis libre de refuser d'agir. En effet, étant mu librement, je puis, au sens divisé, ne pas agir, et alors le concours de Dieu cessera, mais au sens composé, il répugne que Dieu agisse sur moi et que je n'agisse pas. »

Est-ce assez clairement, assez énergiquement thomiste? Dira-t-on encore que le fameux canon quatrième de la sixième session du Concile de Trente contient la condamnation du Thomisme? Ne voit-on pas le théologien dominicain, qui travailla à rédiger les décrets de cette session, en-

1. « si gralia efficax consisteret in physica pr.œdelerminalione, non esset in noslra poleslate ut possiniiis ponere aut cohibere actum... Prob. : Anle acceplarn physiram prsedeterminaiionern, non esset in noslra poteslale ponere actum... post acceplarn physicani prœdeterminationem, non est in nostra potestale ut possimus cohibere actum. » (Mazella, De Gratia, disp. 3. art. 5, n, 621.)

tendre, expli(iuer, déCendre ce canon contre les lutliériens d'après les principes, avec les distinctions des tliomistes? Son ouvrage n'a-t-il pas été approuvé hautement par les Pères de Trente^?

Peut-on dire encore que la prédétermination physique est de Calvin et de Luther, et qu'elle a été condamnée a Trente? L'histoire proteste, non moins que la théologie, contre ces assertions. Pallavicin rapporte, en effet, qu'il y avait dans le Concile des « partisans de la grâce qui est eflicace avant que Dieu ait prévu l'usage que la créature fera de son libre arbitre, » ot que, pour expliquer la nécessité oîi nous sommes d'agir quand Dieu nous meut, « ils se servaient de la célèbre distinction que cette nécessité est en nous dans le sens composé, mais non pas dans le sens divisé. » Le grave historien reproche vivement à Sarpi d'avoir dénaturé à dessein cette distinction pour la rendre ridicule et absurde 2. D'où l'on peut conclure prol)ablement (pf elle n'était pas nouvelle et ne parut pas singulière dans le Concile, Sarpi ayant pour coutume de tourner en dérision la

I. On voit par là ce que vaut raninii.ilion tranchante du K. P. naïuher, s. j. « Il j-eslera vrai ce[)en(lant que le Concile, lorsqu'il délinit (juo l'homme, sous l;i motion de la gr;V'e, peut dissentir, renlend au sens composé, non pas que riiomiue puisse unir l'acte et le non-ucle, ce qui eslabsurde, mais la motion eflicace avec le non-acte. » {Revue des sciences ccclés., ann. 1887, pag. 352.)

"1. Livre 7, chap. 13.

doctrine ancienne et commune des théologiens ca* tholiqiies^

4 . Quoi qu'on en dise, i! n'est pas si difficile de comprendre comment la proposition -. « iJomo prœmotus a Deo non potest non agere, » est vraie au sens composé, et fausse au sens divisé. Prenons d'abord un exemple : l'homme qui parle ne peut pas ne pas parler. Il est clair que celle proposition est vraie, si l'on entend que celui qui parle ne peut pas en même temps parler et ne pas parler {sens composé); njais celte proposition est fausse, si l'on entend que celui qui parle n'a plus, au moment même qu'il parle, la puissance de ne pas parler {sens divisé) , ce&i-k-d\vei^^Y\e nécessairement, comme le feu brûle et la pluie tombe. C'est pourquoi la proposition : homo loquens non potest non loqui, est vraie in sensu composilo et fausse in sensu diviso. — On voit par cet exemple que, dans le sens composé, l'esprit affirme l'impossibilité de joindre ensemble le mode iU\ sujet, « loquens, » et son contraire, « non loqui « : homo loquens non potest non loqui; tandis que, dans le sens divisé, il affirme simplement pour le sujet, au moment que le sujet parie, la possibilité du « non loqui « considéré eii lui-même, abstraclion faite du mode « loquens » : homo loquens potest non loqui. — Cette fameuse distinction, qui est de simple bon sens dans l'exemple cité, étant bien comprise, il est facile de l'appliquer à notre proposition : homo prœmotus non potest non agere. En effet, il est impossible de joindre ensemble la prémotion à l'acte et le non agir, puisque la motion divine est infailliblement efficace : voilà le sens composé, dans lequel cette proposition est vraie. Saint Thomas dit : « Si Deus movet voluntaleu) ?.d aliquid, incompossibile est huic posilioni quod voluntas ad illud non moveatur. » {'\. 2. qu. 10. art. 4. ad 3). Mais on conçoit très bien que, à l'instant même où Dieu pousse infailliblement à l'acte, le non agir reste possible pour l'homme, abstraction faite de l'impulsion divine, car l'efficacité de cette motion se proportionne exactement à la nature de chaque cause seconde, selon cette maxime de saint Thomas que « Deus movet unum-

Ajoutons en finissant que le Thomisme des Pères de Trente a laissé des traces dans le catéchisme de ce Concile. Ce qui n'a rien de surprenant, puisque ce catéchisme, si autorisé dans l'Église, a été rédigé en grande partie par des Dominicains. «Dieu, y est-il dit, non seulement administre l'univers, mais encore il pousse au mouvement et à l'action par une force intime les êtres qui sont mus et qui agissent; de telle sorte que, sans nuire à l'activité propre des causes secondes, il la prévient cependant par une vertu très secrète qui atteint chaque chose, qui va avec force d'un bout a l'autre, disposant tout avec suavité. Voilii pourquoi l'apôtre disait aux Athéniens : Dieu n'est pas loin de chacun de nous : c'est en lui que nous vivons, que nous nous mouvons et que nous existons^? » Ne semble-t-il pas que cette impulsion

fjuodquc seciiiuhiin moduiu uinusciijnsque. » C'est le sens diris(', (Iniis l(>(iuel noire projiositio?i est fausse. Dans ce sens, la vérilo est (jiie homo prœmolus a Deo poJest non agere, de niôiue (juo l'homme qui parle peut ne pas parler. Ecoulons nossiirl : (c Comme il sérail absurde de dire que noire propre (lélerminalion nous ôlal la liberté, il ne le sérail pas moins de dire que Dieu nous l'ôlal par son décrel : et comme nolie volonté, en se iléterminanl elle-même ^ choisir une chose plutôt que l'autre, ne s'ôle pas le pouvoir de c!»oisir entre les deux, il faut conclure de môme que ce décret (le Dieu ne nous lole pas. » (Trailé du libre arb.^ chap. 8).

I. Catech. roin. 1 }). ait. 1, n. 2i : « Non solum Deus universa qua) sunt, providenliîl suA luetur aUpie administrai, verum eliam quœ moventur et agunl ahquid, intima virlule ad molum alque aclionem Ha impellil ul quamvis

divine, qui se fait sentir dans Tintime des causes secondes, prévient leur activité et les pousse au mouvement, qui est universelle, suave mais forte, représente assez bien la prémotion physique des thomistes?

Il est temps de conclure. Si le Molinisme, comme système, ne remonte pas plus haut que Molina, au témoignage de Molina lui-même , s'il n'a pu passer dans sa pureté native par les Congrégations de Auxillis, s'il a dû se transformer en Congruisme, comme il parait, par le décret d'Aquaviva; le Thomisme au contraire, la « véritable Ecole thomiste, » liorissait longtemps avant Bannez ; il paraissait avec honneur à Trente, ses principes et sa distinction la plus fameuse y étaient connus ; bien loin qu'on les confondît avec les opinions des hérétiques et qu'on voulût y porter atteinte par un décret, on les approuva plutôt dans la bouche et les ouvrages de l'illustre Dominique Soto.

Tel est le témoignage de l'histoire. Nous pouvons maintenant passer a l'examen critique du Mobnisme.

seciindariini causarum efficienliain non impediat prœceniat lamen, cum ejiis occullissima vis ad siiigula perlineat, et aUingal a fine usque atl finem forlitci-, el disponal oinnia, suaviler.(>aa?'eab Aposlolodiclum est,,cuiiiapud AU^enienses anniinliaj'el Deiiin , qnani ignorantes colebanl :" Non longe estai) unoquoque nostruni; in ipso enim vivimus,el niovemur, el sunuis, »

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