LA SCIENCE MOYENNE ET LA LIBEP.ÏK
est donc l)ien entre le possiljle et le futur, et son objectivité a un caractère irréductible.
« Or, les théologiens ont la légitime habitude de distinguer en Dieu diverses sciences, suivant les différences d'objets fornfiels. Molina a donc eu raison de placer, entre la science des possibles et la science des fnlurs, la science des co/uUtionnels, et il a été heureusement inspiré, en rap|)elant science moijenne, pour exprimer que son objet est quehiue chose de plus qu'un possible et de moins qu'un futui'. »
La science înoyenne est donc cette prescience par laquelle Dieu, « avant tout décret absolu de sa volonté » . voit comme ftilnrs conditionnels tous les actes libres de toutes les causes libres K II voit, par exemple, que, si î^ierre était placé dans telles circonstances, il agirait de cette façon, et qu'il agirait autrement dans d'autres circonstances : ici il consentirait a la grâce, là il n'y consentirait point.
1. Dans le fameux rosciil de Cléineiil VIII, qui fixait les questions à débattre devant la Congrégation de Auxiliis, celle (le la science est posée en ces icnnes : « An sil sententia sancli Angnslini quod , aiite ciccrelum absidiitum divinœ voliinlatis, detur in Deo cognitio cerla fl intallil>ilis contingihiliuin dependcntinin a caiisri libiMà, qucilem Molina l)cr sciendam mediam Deo (ribuil? » Il ne faut donc pas délinir simplement la scienct' moyenne : la science des futurs conditionnels. La négation du « médium » marqué par les thomistes doit entier ilans la délinilion de cette science. C'est « une science des futurs conditionnels qui n'aurait pas pour << médium >. les décrets divins. » Cf. Billuart, de Deo, dis. G, art. (i, nota secunda.
Mais voici le point obscur, et, pour ainsi parler, le mystère de cette prescience.
Entre thomistes et molinistes, il ne s'agit nullement de savoir si Dieu connaît avec certitude des futurs conditionnels. Cela n'a jamais été mis en doute par FÉcole thomiste ^ C'est donc ne rien dire du tout pour la controverse que de démontrer avec grand déploiement d'érudition , par l'Écriture, les Conciles et les Pères, qu'il y a en Dieu
1. cf. Billuarl, de Deo, dis. (!, art. 5, nota secunda. — Goiidin, Tract. Iheol. de Scienliâ Dei, qu. "2, art. 4, § 'I, in princ. — Lemos, Panoplia gratiœ, parte 2, tract. 5, cap. 20. — Goudin s'exprime ainsi : « Salis inepte quidam moderni gloriantur se in bis dispnlationibus, qna* de scientià mediâ rentiim abhinc aimis fervent, palmam ex jiarte relu- -lisse, quod repngnanles thomistas admittere coperint esse in Deo certam conditionate fulurorum praescienliain. Non enim eâ de re conlroversia fuit, aut aliqnid a repniînantibus thomislis obtenliini est. Quin potins nltro agnoscnnt, et agnoverunt semper, Denm in decielis snis prrescire non modo quse absolute exenient, sed eliam quae qnibusdam conditionibns sic albgavit ut, si illœ ponerenlur, ipsa qnoque forent. Tamelsi qnœstio esse polest, an aliqnid conditionate decretum sit a Deo ; sed quse ad id quod nnnc agilur aut nihil aut parum refert. Quamobrem cum Ferdinandns Baslida, scientiae médise patronus in Gong, coram Clémente VIII habilis, haereret morosius in astruendâ illâ conditionate faturorum cognitione, conclamalum est a Palribns et Prœsulibus el ab ipso ejus anlagonistâ P. Thomà de Lemos 0. P., nullam ea de re controversiam esse, frusl raque tempns et operam in eâ consumi ; sed ad causam tandem esse deveniendum, an scilicet Deus, extra et anCe decretum suum, creatœ voluntaiis opéra ut conditionate fatura prœvideret, an potius non nisi in suo decrelo ; ut ex aulbenticis actis refert Joannes a S, Tbomâ. »
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une prescience des fiiliiribles^ Quant aux molinistes qui se contentent d'exiger au nom de la logique, comme fait le W. V. de Kégnon à l'endroit cité, que Ton distingue en Dieu « trois » sciences, celle des pombks, celle des fuiars absolus et celle des futurs condition lœls, ils ne touchent pas davantage le point en question 2. Que Dieu connaisse d'une science très parfaite tous les futui^ conditionnels qui se peuvent concevoir, — que nous soyons fondes à critiquer et à rejeter Tancienne division de la science divine, c'est entièrement étra^iger a la discussion présente'^.
Tout l'objet de la controverse est de savoir oii Dieu voit que cette cause libre posera cet acte. Répondre que Dieu le voit, parce qu'il savait déjà
1. cf. Franzelin, de Deo uno, th. 45 : « Uenionsiratur in Deo scienlia, qiuu média dici solet. »
2. Dans une leUre que je reçus après la publication de cet article, on me faisait ce hel argument : Comme objet de connaissance, le futur condiliomiel se dislingue formellement du possible, objet de la science de simple intelligence, et du futur absolu, objet de la science de vision; donc, il faut diviser la science île Dieu, ralione objecti. en trois parties, simple intelligence, vision, et science moyenne. — La réponse est facile : Argument um non est ad re\n, iranseat tofum. Il ne s'agit ])as du tout de la division de la science divine, mais uniquement de savoir où [in quo medio) Dieu connaît certains objets de sa prescience, à savoir, les futurs libres condilionnels.
3. Les thomistes sont divisés sur ces deux poinLs : si Dieu connaît toute l'infinité îles futurs condilionnels, et si! les connaît par simple intelligence ou par vision. Voir Bil- Inart. de Deo, disp. 6, art. o, in fine. — S. th., \ p. qu. 44, a. 9.
certainement que cette cause agirait de la sorte si elle était jamais créée et placée dans ces circonstances, c'est parler en l'air, car la question demeure entière : On Dieu a-t-il vu que cette cause devait agir ainsi dans ces circonstances?
— Dieu ne l'a pas vu dans ses décrets, répondent tous les molinistes?
— Mais où donc Dieu l'a-t-il vu, demandent encore les thomistes?
— « C'est le mystère, l'insondable mystère » , avouent quelques néomolinistes. « De toutes les explications proposées, dit le R. P. de Régnon, aucune n'est complètement satisfaisante... Il faut renoncer à expliquer le comment de cette science divine que nous appelons la science des conditionnels... Expliquer cette science, c'est œuvre de dto/cmtowe philosophique ^ »
'1. Bannez et Molina, M 3, '114, '\V6. — « Les molinistes sont unanimes à rejeter les décrets bannésiens ; mais lorsqu'il s'agit du moyen par lequel Dieu voit les futuribles, l'unanimité cesse. Us veulent, les uns. comme Molina, que ce soit dans la supercompréhension de la volonté humaine ; les autres, dans la vérité objective des futuribles ; d'autres, dans leur vérité formelle, etc. Dans ces opinions diverses, il peut y avoir de la vérité, ruais pas toute la vérité. Le mieux est de s'en tenir à ce que dit saint Thomas : Dieu ne voit rien hors de lui qu'il ne voie d'abord en lui-même; ce qui ne paraît pas impossible à démontrer^ même pour les futuribles libres. » (Revue des sciences ecclés., an. 1887., page 267, art. du R. P. Baudier, s. j,). Voir la démonstration à la fin du chapitre^ note. J'invite mes lecteurs à faire réflexion sur ces deux principes thomistes : Omnia Deus cognoscit, suam essentiam cognoscendo, ad quîÊ sua causalitas extenditur (1 Gont. gent. cap. 68) — Scienlia Dei est
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— Ainsi donc, peuvent répliquer les thomistes, cette science moyenne, dont vous êtes si liers, n'est qu'un nouveau inystère inventé pour remplacer le mjistère des décrets divins, l^li bien! allez avec vos arguments défendre contre Dieu la liberté humaine; {)Our nous, il nous plaît davantage de servir contre vous la cause des droits de Dieu. Quant il expliquer comment la prédétermination divine s'accorde avec la liberté, « c'est œuvre de dilettantisme philosophique ».
Mais non, il n'y a pas égalité dans le mystère entre la théorie de la science moyenne et celle des décrets divins. Si l'on a pu dire de la doctrine thomiste, qu'« elle part d'un principe aussi majestueux qu'incontestable, en invoquant les droits imprescriptibles de la cause première; (prelle déroule les conséquences de ce principe avec une remanjuable rigidité de logique; que tout s'y enchaîne ; que tout y paraît simple, clair, facile à comprendre, et que ce sont là, d'ordinaire, les caractères de la vérité' », nous ne pouvons, en
causa rorum voluntafe adjunctâ (S. ih. I p. (jn. I \. a. 8}. — Qu'est-ce qui l'ail (|ue l'essence divine représente une chose coimne conditionnellernenl fulure ?
1. P. (le llégnoii, Ihmnez et MoUua. p. 109. Le Révérend Pèie poursuit : « Mais voici qu'au t-^rine celte doctrine se heurto aux dogiui's do la liberté humaine et de rinipnlahiliîé des mérites et des démérites; tdle se heurte à la sainteté et à la honte île Dieu; elle semble même se heurter ^ un décret de foi catholique, et de toutes ces difficultés elle u' se tire que parties explications prolixes et confuses. » Nous verrons plus tard ce qu'il faut penser de tous ces heurts du Thomisme. Voyons pour le moment si le Molinisme tient debout.
toute sincérité, rien dire de pareil de la doctrine moliniste, mais seulement que son principe, la science moyenne, si on le soumet à une rigoureuse analyse, nous donne, chose étrange ! la négation même de l'idée de liberté '.