II
On entend par cause libre la cause qui de sa nature est indéterminée ou en puissance, comme parle TÉcole, à agir et à n'agir pas, « quœ potest agere et non agere » .
Or, si l'on veut s'en tenir aux raisons' de la science moyenne, proposées par les molinistes, on est forcé logiquement d'admettre que la cause des actes futuribles n'est pas de sa nature indéterminée ou en puissance à agir et à n'agir pas.
Donc la science moyenne des molinistes renferme la négation même de la liberté.
L'argument est en bonne forme ; on est d'accord sur la définition de la cause libre. Venons à la preuve du fait affirmé dans la mineure.
A tout seigneur, tout honneur. Commençons par Molina.
Pour expliquer sa science moyenne, l'auteur de la Concorde imagina la « supercompréhension des
1. Voir aux appendices la manière dont le R. P. Guillcimin présente -la question de la Science moyenne.
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caus(îs secondes. » — « Dieu, dit-il, a une compréhension très profonde, insondable, de chaque libre arbitre : il voit clairement ce que chaque cause libre ferait de son plein gré dans telles et telles circonstances, et même dans Tinlinité des circonstances possibles. Cette vue de Dieu nous l'appelons science moyenne ^ »
Ainsi donc, d'après Molina, Dieu voit dans la cause libre elle-niênie que dans telles circonstances cette cause agirait ainsi, qu'elle se déterminerait à cet acte. Cette vue de Dieu n'est pas une conjecture i)lus ou moins probable, mais une connaissance certaine, infaillible, très parfaite, la « science » du futur conditionnel.
Comment Dieu peut-il voir dans une cause de sa nature indéterminée entre Pacte et le non-acte qu'elle agira en effet?
Pour que Dieu voie l'acte comme futur, il faut d'abord que l'acte soit futur, car le vrai présuppose rétrc, « verum sequitur ad eus » . Il s'ensuit que, si Dieu voit dans la cause même l'acte comme futur, c'est évidemment que l'acte est futur, c'est-à-dire déterminé à l'existence, dans la cause
1. <c Tiiplicein scienliam oporlel dislinguiimus in Deo... terlKiiiî iloniquo soioiUiaiii iiiediaiii, (juA, o\ allis.^injA el insrrulahili coiupreliensioiie cujus(jiio liheri arliilrii, in siiA essenliA inlniUis est (Deus), quid pro suA innalft liherlale, si iii lioc, vel illo, vel éliam infinilis reruin ordinilms collocarelur, aolurum essel (liberum arbilriurn), cuiii laiiien posset, si \ellot f.icere reipsîl opposiUirn. » (Coiicord , qu. 14, art. 13, disp. oâ.)
120 THOMISME ET MOLIMSME.
elle-même'. Mais une cause qui contient en ellemême un acte déterminé à êti^e produit n'est assurément pas la cause qui d'elle-même est indéterminée à son acte. Donc, aftirmer qu'un acte est connu comme futur par une connaissance compréhensive de la cause c'est nier par le fait que cette cause soit de sa nature en puissance à agir et a n'agir pas, et par conséquent qu'elle soit libre.
— Dieu, dira-t-on, ne voit pas que la cause est déterminée à son acte, mais seulement qu'elle se déterminerait.
— Sans doute ; mais, où Dieu voit-il dans la cause qu'elle se déterminerait certainement, puisque la cause est de sa nature en puissance ii se déterminer et à ne pas se déterminer? Pour que Dieu voie que la cause se déterminerait, il faut que la cause soit déterminée à se déterminer, si l'on peut ainsi dire : ce qui n'est pas moins contraire à l'indétermination naturelle de la cause libre.
Donc, la «supercomprébension des causes» contredit ouvertement l'idée essentielle de la liberté.
Aussi n'est-ce pas dans les écrits du Docteur Angélique que Molina a trouvé ce « moyen » . — « Il y a des effets futurs, dit saint Thomas, dont les causes sont naturellement indéterminées : ce sont surtout les effets qui dépendent du libre arbitre. Comme cette cause est d'elle-même en
1. Illud quod nunc est, ex eo fulurum fuit, anlequam esset, quia in causa erat ut fieret. (S. th. I. p. qu. 4 6. a. 7. ad 3).
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puissance aux deux contraires, elle ne produit aucun effet , !>l en n'est par la détermination d'une autre cause. Voilii i)Ourriuoi les effets des causes libres ne peuvent nullement être connus dans les causes mômes ^ »
Hien de plus simple et de plus facile à concevoir. Si la cause libre est i)ar nature indéterminée entre l'acte et le non -acte, plus le regard de celui qui la contemple est pénétrant et compréhensif, plus il voit que ni l'acte ni le non-acte n'est déterminé en elle, mais que l'un et l'autre s'y trouvent seulement comme possibles purs.
Dieu donc ne peut avoir la science des actes libres futuribles au moyen de la « supercomprébension des causes, » à moins que ces causes ne soient pas de leur nature en puissance à agir et à n'agir pas, c'est-a-dire qu'elles ne soient pas libres.
— Mais, dira peut-être un moliniste, la science moyenne n'est pas une simple vue de l'essence des causes libres : c'est une comprébension de ces causes prises avec toutes leurs circonstances de fait, et sous rinlluence de tous les antécédents,
I . «« Qniilam effeclus fuluri sunl quorum causœ in'lifferenter se liabont ail ulruiiKjno : liîrcaulom vocantur roiilingnUia ad ulrumlihet, ut sunl illa jiraicipue quaî dependenl ex libero arbilrio. Seil quia ex causîl ad ulrumlibel, cuni sit quasi in poteniiA, non progredilur aliquis eft'ecUis, nisi por aliquani aliaiii causain dclermiiielur magis ad unuin quani ad aliud ; ideo liujusniodi effeclus in cansis quidein ad uiruinlibet nullo modo cognosci possunl per se acceplis. » \n 8 de Verit. an. h2. Cf. in I Pcrih. lecl. 13.
natiireis et surnaturels, physiologiques et psychologiques, tant du dehors que du dedans, qui précèdent, préparent et motivent chacun de nos actes.
— Fort bien. Assurément, rinfluence des motifs sur nos déterminations et nos actions est très réelle. Parfois même elle est si forte qu'elle diminue notre liberté, si violente qu'elle nous l'ôte tout entière et nous rend irresponsables. Ce sont des faits de conscience reconnus de tous les moralistes. Le « Déterminisme » , erreur aujourd'hui fort en vogue, consiste précisément à dire que les motifs nous déterminent toujours nécessairement à nos actes, de telle sorte que le libre arbitre n'est qu'une illusion « psychique » . Mais c'est là une hérésie abominable. On ne peut nier cependant que les motifs ne nous disposent à agir dans un sens déterminé. C'est le fondement des conjectures que nous faisons sur la conduite les uns des autres. On remarque même que chacun de nous a un penchant particulier à céder à certains motifs entre tous ceux qui dirigent la vie humaine. De là les prévisions qu'on fait d'ordinaire des pensées, des jugements, des actions d'autrui pour diverses occurrences, prévisions qui sont les règles de la politique des gouvernements comme des relations sociales des particuliers. Sans aucun doute, les « prévisions » divines sont mieux fondées, moins incertaines, plus sages que les nôtres. Mais sont-elles vraiment pour Dieu la « science » de nos actes futurs, la connaissance
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claire, infaillihle, très parfaite, qui convient l\ ia majesté de la cause première ^ ?
— Non, répond saint Thomas : à considérer ainsi les causes libres, on ne peut former que des conjectures sur leurs actes futurs 2.
Le canlinal Mazzella, jésuite, suit le sentiment de TAn^^élique DoctiHir. « Dieu, dit-il, ne peut connaître les ftiturihles dans leurs causes prochaines. Car les actes libres n'ont pas une connexion nécessaire avec leurs causes même toutes préparées et sur le point d'agir, puisque si la cause libre n'était pas à ce moment en puissance d'agir et de n'agir pas, elle ne serait plus libre. Raison d'autant plus forte qu'il ne s'agit pas d'une connaissance (pielcon(pie, mais d'une «science infaillible» des futuribles, ii la(]uelle toute erreur répugne nuHa[)bysi(|uement , telle que doit être la science de Dieu ^. »
1. Voir Leibnitz, Essais sur la bonté de Dieu, la libertéde l'homme, et l'origine du mal^ piprii. partie, ii. 40-60. — Bossuel, Traite du, libre arbitre, c. 7.
2. « Si a Ijnnjjaiihir ciuisa! illa^ qu?e causas ai! ulniiniil et. iiu'IinaiU iiiaiiis a'I niiiiiii qnain ail aliiîd, polest aliqu:i cerfiludo conjccturalis de elfeclibus pr.TdictIs haberi ; sinit debis (|ii.'o ex libeio arbilrio dépendent, aliqua liilura conjicivius e\ consnetuiliiiilius el coniplexionibus boiniiiuin, qiiibiis incrm.uUui' ad uiiuin. ((S de Veril. art. 12.) — Oiiicuni- (]no rosjiioscil eflecluin rontingentern in su;\ rausfk tantnm, non babet de eo nisi ronjecluralein cogniUontni. » (I. p. qu. 14, ail. i:^)
3. « Dici nequil Denrn cognos^ere fulnril)ili:i libéra in suis causis |)roximis. Nani... libéra fiUiira non babenl necessariain connexioneni ciiin cansissuis proxime completis ;
C'est qu'en effet l'acte libre ne peut être connu avec certitude comme futur qu'autant que la cause est certainement déterminée à le produire. Or, la cause libre est par nature indéterminée à son acte. Il faut donc que la détermination de l'acte vienne de l'influence des motifs, si tel est le « moyen » où Dieu voit les futuribles. Dira-t-on que tous- les motifs réunis suffisent a constituer une cause efficiente qui détermine infailliblement notre libre arbitre? — Il s'ensuit qu'une cause créée aurait la vertu de déterminer avec une infaillible efficacité notre volonté, ce qui est beaucoup plus inconcevable que l'influence déterminante de la cause première, laquelle cependant les molinistes prétendent incompatible avec la liberté de nos actions. Attribuera-t-on aux motifs cette vertu infailliblement efficace, en tant qu'ils agissent sur la volonlé comme objet, comme fin? -- Mais cela n'est pas moins contraire à la dignité de la cause libre. Car l'indétermination naturelle de cette cause, en quoi consiste son excellente dignité, provient de ce qu'elle n'est attirée efficacement que par le bien universel, ce qui la rend indifférente par essence vis-a-vis des biens particuliers. Or, quelle que soit la somme des motifs
]iam causse liberse proxime compietrc ;ul ngendiim possiint agere, et non agere; alioqui nonessenl libene... Quodarguînentuiu videlur optimum, eo quod non agilur de cognitione quâcumque, sed de cognitione ita infallibili, ut ei metaphysice repugnet falsitas, quaî:< débet esse scientia Dei. » De graliâ, disp. 3, art. 7.)