LA SCIENCE MOYENNE ET LA LI13EUTÉ
qui influent ii un moment sur le libre arbitre, ce ne sera jamais (ju'un bien particulier, impuissant il déterminer par lui-même la volonté a son acte. Il est donc impossible d'expliquer par l'inlluence des motifs (ju'une cause libre soit infailliblement déterminée h produire son acte, et par suite ([ue cet acte soit connu par ce « moyen » comme certainement futur, à moins toutefois qu'on n'admette que la cause libre n'est pas de sa nature en [)uissance h agir et a n'agir pas.
L'exposition « déterministe » , comme on dirait aujourd'liui , du « médium » de Molina contient donc logiquement la négation du libre arbitre.
Où donc enfin Dieu voit-il les futuribles, puisque ce n'est pas dans sa volonté, au dire des molinistes, ni dans la nôtre, ni dans l'influence des motifs?
— Dans leur vérilê objective, répondent communément les molinistes.
Le cardinal Mazzella explique ainsi ce moyen : « Comme toute connaissance, la science moyenne présuppose la vérité objective de son objet, car le vrai suit l'être, veriini seqiiitnr ad ens. Cependant, l'existence de Tobjet n'est pas la cause de la divine prescience, elle en est seulement la condition siiic qua non. Les clioses, en efïet, n'agissent pas sur Dieu pour le déterminer à connaître : Il connaît tout en lui-même par son essence; mais II ne peut connaître ce qui n'est d'aucune manière ^ »
1. Uésuméde rargumenlation du savanl cardinal, de Gratid, disp. 3, art. 7.
— Fort bien , la « vérité objective » d'un acte futur n'est rien autre que 1' « être futur » ou la « futurition » de cet acte, c'est-à-dire sa détermination a être produit. Il est clair que la connaissance de l'acte comme futur c'est la connaissance de son « être futur » . Cela ne nous apprend rien de nouveau : Venim sequitur ad ens, — Deus nequit cognoscere id qiiod nullo modo est. Nous n'ignorions pas non plus que la science de Dieu n'est pas puisée dans les objets mêmes, mais que Dieu connaît toutes choses par son essence, en tant <}ue l'essence divine est l' «espèce intelligible», comme parle l'École, où Dieu voit tout.
Venons au fait. Comment l'essence divine contient-elle, «avant tout décret de Dieu», la « vérité objective » , « l'être futur » , la « futurition » de nos actes libres? Voilà le point à éclaircir.
Les thomistes nient que nos actes libres aient aucune vérité objective d' « être futur » , avant que Dieu n'ait voulu la leur donner, ante decretum absolatum divinœ voUmtatis. Les molinistes prouvent-ils qu'ils en ont une , au moins conditionnelle ?
— « Que les futuribles aient une vérité objective (avant tout décret divin), dit Mazzella, Suarez le démontre en ces termes : De deux propositions conditionnelles contradictoires telles que celles-ci : si Pierre était placé dans ces circonstances, il pécherait, il ne pécherait pas, l'une est déterminément vraie et l'autre déterminément fausse. Il est impossible, en effet, que l'une et l'autre soient
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vraies ou Tune et raiilre fausses. Donc, riutelligence infinie, (jiti pénètre toute vérité, voit certainement laquelle des deux est vraie, la(iuelle est fausse. »
— Certes, l'argument est court et facile a saisir. Est-il bon?
Voyez plutôt^ J'argumente ainsi : de ces deux propositions contradictoires, le monde existera, le monde n'existera pas, l'une est déterminément vraie et l'autre déterminément fausse, car il ne se peut que l'une et l'autre soient vraies ou l'une et l'autre fausses. Donc, « avant tout décret de sa volonté», Dieu voyait que ce monde était absolument futur et déterminé à l'existence.
— C'est impossible, dites-vous, sinon Dieu n'aurait pas créé le monde librement. Dieu ne peut voir (jue le monde existera que si le monde estd(Herminé à l'existence. Ht (jui dira jamais que le monde était certainement déterminé a l'existence avant que Dieu le voulût créer? Ce serait
1. M faiil i'emar(}uor qu'il no s'apil 'ri (ji'.e des propositions singulières « de fuUiro m nialoii;i continuonli • , coninio parle l'Ecole. — Saint Tliomas pose ainsi la question : « Ulrum in ennntiationibns ainqularihu^ de julwo in mal cri à cnntinqcnli net-esse sil (juod delerniinalô nna oppositarnni sil vera et allera f.ilsa »? La réponse est neUe : >< ïn singularihus qiiœ swU de fuluro fine non est necefine. qund nna dalrrminatè ait vera et allera falsa. Et hoc quidam dicilur quantum ad maleriam conlingenlein. >. Kn voici la raison : « Kjusciuod est ;id ulrunilibel pro[)riiun est quod, quia non delerniinatnr inagis ad nnum (piani ad allernni, non possil de co det(Mininaiè dici necjue qnod eril, noqne (iiiod non eiit. » (In ■I Penh., lecl. 13.)
soumettre la volonté divine elle-même au fatiun logicum des anciens, et, par crainte de voir les causes secondes prédéterminées de Dieu, établir la prédétermination absolue de toutes choses par la nécessité aveugle du principe de contradiction.
— Ainsi donc vous n'admettez pas que de ces deux propositions contradictoires : le monde existera, le monde n'existera pas, l'une soit déterminément vraie « avant tout décret divin » . Vous avez raison, car ce serait ouvrir la porte au fatalisme ^ Mais alors pourquoi l'admettez-vous dans le cas des deux propositions conditionnelles?
-- C'est que leur vérité objective ne peut dépendre des décrets divins, et qu'il faut la déterminer par un autre principe.
— Et qu'il ne vous reste que le principe de contradiction, n'est-ce pas? puisque ni celui.de causalité, appliqué à la volonté divine ou à notre
1 . Voici l'argiimentalion d'Arislole exposée par saint Thomas : « Si necesse est quod oiunis nffirinatio ve! negalio in singularibns el futuris sit vei'a vel falsa, necesse est quoil omnis affirmans vel negans deierminalè dicat veruin vel falsum; ex hoc autem sequilur quod omne necesse sit esse vel non esse. Ergo si omnis affirinalio vel negatio delerminate sit vera, necesse est omnia delerminate esse vel non esse. Ex hoc concluditur ulterius quod omnia sint ex necessUate. Per quod triplex genus conlingenlium excludilur. Qusedam enim contingunt ut in paucioribus... Qusedam vero se habent ad utrumlibet, quia scilicet non magis se habent ad unampartem quam ad aliam, et isla procedunt ex electione. Quœdam vero eveniunt ut in pluribus... Si autem omnia ex necessitale evenirent, nihil horum contingenlium esset. » (In 1 Perih., lect. 13.)