‹ Providence et libre arbitre selon Saint Thomas d'AquinChapitre 11 sur 144 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

l'antériorité de la prescience.

La première question qui s'offre à nous dans le problème des rapports de la divine Providence avec le libre arbitre de l'homme est celle de la prescience de Dieu. Comment cette prescience s'accorde-telle avec notre liberté?

Cette question renferme deux difficultés distinctes et peut être présentée sous deux aspects.

De prime abord , la science divine de nos actes futurs paraît inconciliable avec notre libre arbitre, précisément parce que Dieu sait que nous Hi'ùrons avant que nous n'agissions en effet. C'est V antériorité apparente ai} la science de Dieu sur l'exercice du libre arbitre qui obscurcit la liberté de l'acte futur et nous le fait voir, pour ainsi dire, déterminé d'avance et comme nécessité à se produire à l'heure marquée. Au moment où je lis ce mot. Dieu con-

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naît avec une parfaite certitude tous les actes que je ferai librement durant tout le cours de ma vie. Ces actes n'existent pas encore, et Dieu cependant ne les ignore pas. Telle est la prescience divine. Or, il est impossible, la science de Dieu étant infaillible, que ce que Dieu sait devoir arriver n'arrive pas. Peut-on concevoir rien de plus contraire à la liberté d'un acte que cette impossibilité métaphysique où il est d'avance de ne pas être produit ? Donc, le seul rapport de priorité qui existe entre la science de Dieu et nos actes futurs ôte évidemment à ces actes toute contingence et liberté. Cette difficulté est populaire et frappe tous les esprits. La seconde est plus subtile, plus profonde, et suppose, pour être bien saisie, un peu de réflexion métaphysique. Elle sort de ce que la prescience divine est cause de son objet, et, partant , de nos actes libres futurs. Je l'exposerai plus tard. Essayons maintenant d'éclaircir la première difficulté.

L'antériorité apparente de la science divine sur nos actes futurs n'est pas une difficulté contre la liberté de ces actes, semble dire l'Angélique Maître, parce que cette antériorité prétendue n'est qu'une illusion de notre esprit. De fait, entre nos actes futurs et la science de Dieu il n'y a aucune priorité de temps ou de durée, mais simultanéité parfaite. -Par rapport

à Dieu, Être éternel, dont l'existence ne se mesure pas par le temps , dont il est faux de dire qu'il a été ou qu'il sera, mais qui s'affirme ou se pose dans un immuable présent : Ego simi qui sum, Il Est ; par rapport à cette éternité divine, nos actes ne sont ni passés, ni futurs : ils sont dans le présent éternel. S'il est permis d'employer une formule mathématique, on peut dire que la science de Dieu n'est pas à nos actes à venir comme le présent au futur, mais comme le présent au présent , comme la vision (|ue j'ai présentement de ce livre est à la réalité actuelle de ce livre sous mon regard. Telle est, d'après saint Thomas, la solution de la difficulté populaire.

Voici l'exposé de sa théorie ^ Il faut d'abord admettre, dit-il, que Dieu connaît les futurs contingents, parmi lesquels sont nos actes libres; sinon, ni la science, ni la providence de Dieu ne seraient infiniment parfaites. D'autre part, on ne peut nier la contingence de certains événements futurs, et en particulier la liberté de nos actes; ce serait soumettre le monde à la fatalité et bouleverser Tordre social qui suppose, chez les hommes, la n^sponsabilité morale de leurs actions, c'est-à-dire le libre arbitre. Reste à chercher l'accord entre la science de Dieu et la continu'ence des futurs.

1. ^'. th., 1 p., ([u. i\, iirL. \'>. — Cont. Ge)it.,L GO. 07. — Qu 2, de Vo'itate, art. 12.

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Il se trouve dans la présence simultanée des temps sous le regard éternel de Dieu. La connaissance divine n'est pas une prescience, mais un acte de simple vision.

Suivons l'Angélique Maître.

Il est clair que l'objet contingent, pris comme futur, c'est-à-dire considéré dans sa causée ne peut être connu avec certitude. En efifet, le futur contingent n'existe pas encore actuellement, puisqu'il n'est que futur; il n'a d'être que dans sa cause. Mais la cause contingente, considérée comme telle, est par elle-même indéterminée entre la production et la nonproduction de son effet. Donc, cet effet ne s'y trouve pas comme futur d'une manière certaine, mais seulement avec quelque probabilité d'arriver, ou peut-être simplement à l'état de

1. Telle est la notion thomiste du futur; et il importe de le remarquer, contre certains raisonnements des molinistes. — « Id quod est verum in pressenti semperfuit verum esse futurum... Ergo aligna veritas creata est aeterna. — Ad 8™ dicendum quod illud quod nunc est ex eo futui'um fuit, antequàm esset, quia in causa sud et'at ut fieret. Undè , sublatâ causa, non esset futurum illud iieri. Sola autem causa prima est œterna. Undè ex hoc non sequitur quod eà quae sunt, semper fuerit verum ea esse futura, nisi quaienùs in causa sempiternel fuit ut essent futura; quse quidem causa solus Deus est. » — Conclusion : les vérités de futuro dépendent de la causalité, et partant, de la volonté divine, des décrets divins. (S. th., I, 16, art. 7, ad 3.)

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