‹ Providence et libre arbitre selon Saint Thomas d'AquinChapitre 110 sur 144 · LA SCIENCE MOYENNE ET LA J.IBEUTK · texte numérisé non relu

LA SCIENCE MOYENNE ET LA J.IBEUTK

Je conclus de votre embarras que le R. P. de Régnou dit vrai quand il déclare, au nom des molinistcs : « Il nous fout renoncer a expliquer le comment de cette science divine que nous appelons la science des conditionnels. »

Mais c'est, paraît-il, une renonciation forcée;

liones istas : Mundus eril, mundiis non erit. — Ergô una ex istis vcra est antè omne decrclum Dei. >» Que devient la liberté divine? Pour quelle cause l'une de ces propositions <loit-clle être vraie? Où Dieu voit-il celle qui est vraie!

— « In efi caiisfi, v, dit Liberatore, « ex quâ quôd vera sit proficiscilur. »

— Assurément; mais quelle est cette cause pour les pro- ^îosilions concernant les fnturibles ? car il est clair que, pour les propositions concernant les futurs alisolus, c'est la volonté de Dieu, le décret divin.

— « Non aliunùè quod vera sit proliciscitur, » poursuit Liberatore, « nisi ex acluali, sed hijpothelicâ, delermina- ■lione voluntalis, qu;e, si ea condilio ponerelur, ad unain pra^ alià optionis parlem se libéré flecleret. »

Et nous voilà revenus à la vérité objective! L(i cercle est achevé. Dieu voit les t'uturibles, parce qu'ils ont une vérité ■objective. Les fnturibles ont une vérité objective, parce qu'ils ont une vérité logique. Ils ont une vérité logique, parce (pi'ils ont \me vérité objective. L'a'Jniii-able ariiument! ilans lequel U-s molinisles s'obstinent à tourner sans fin.

Liberatore |)ent donc conclure fièrement -. « Ergo in hdc hypotlieticd delermlnatione creaturœ e\Qnlum iihun sub conditione fuluruin Deus conluetur. Ncque id mirum videri delict, si consideretur i)erfeclio divini intellectùs, qui infini to sno iumine voluntatem creaturœ sic intimé pénétrât, ul nibil non altingat, quod ad ipsam ulcumquè rolVralur. »

Qui ne sourirait à ce retour du moyen de Molina ; voluniatis creatœ intima penelratio seii comprehem^io? — Non, vraiment, ils n'en sortiront pas. Ne serail-il pas plus snge <le « renoncer à toute explication »?

car le R. P. de Régnoii lui-même, qui ne peut souffrir que les « bannésieiis eu appellent à la métaphysique » contre Vhypothèse de Molina, — qui aime à « comparer les systèmes dans les seules .lumières de la plus pure métaphysique » , — et qui « a appris à admirer saint Thomas et à le lire, sans avoir recours aux commentateurs pointilleux^ » , se risque à proposer une explication tirée des profondeurs de la plus pure métaphysique.

« La plus pure métaphysique, dit-il, nous conduit à reconnaître en Dieu lui-môme une antériorité virtuelle qui met en ordre « l'Etre, le Vrai, « le Bon». D'où résulte que, d'après notre manière de former nos concepts, l'intelligence divine, faculté du vrai, doit être conçue en' acte avant la volonté et indépenclamment de la volonté. Or, une intelligence infinie ne peut être conçue en acte sans qu'on la conçoive englobant à la fois tous les objets qu'elle peut atteindre. Donc, l'intelligence divine s'étend d'elle-même à tout vrai par une compréhension immédiate et qui ne relève que d'elle-même. D'où je conclus que la métaphysique détourne de recourir à la volonté divine pour expliquer la science divine, et qu'elle nous apprend à nous en tenir au rapport essentiel entre l'inteUigence et le vrai 2. »

Passons au creuset de la logique cette métaphysique « très pure. »

'\. Bannez et Molina, p. 117, 166, 167. 2. Ibid.y p. 118.

LA SCIENCE MOYENNE ET LA LIBEUTlt. 153

Qu'il y ail une « antériorité virtuelle » qui mette en ordre ITtre, le Vrai, le lion, un thomiste certes ne le niera point'. S'ensuit-il que Tintelligence inlinie connaisse toute vérité, même la vérité créée, la vérité contingente, par exemple, l'existence du monde, avant tout acte de la volonté?

Personne, je pense, n'oserait le soutenir. Ce serait le fatalisme logique établi, non plus sur le principe de contradiction, mais sur le principe non moins nécessaire de l'antériorité virtuelle.de l'être au vrai, du vrai au bien.

Que l'intelligence inlinie connaisse, avant tout acte de la volonté, tout ce qui est de quelque manière dans l'essence divine avant tout acte de la volonté, c'est évident, et nul ne le conteste : « Verum sequitur ad eus. »

Mais ce qui n'est pas dans l'essence divine avant tout acte de la volonté, ce qui reçoit l'être, la « vérité objective, » par l'acte de la volonté, il est manifestement impossible (|U(^ Fintelligence inlinie elle-même le connaisse avant tout acte de la volonté : « Verum sequitur ad eus. » Comment Dieu connaîtrait-il qu'il veut et qu'il fait ([uelque chose avant de vouloir et d'agir? Comment Dieu connaitrait-il la chose voulue et produite, comme voulue et produite, avant de la vouloir et de la j)roduire? Cela implique contradiction.

Si nos actes libres futurs ont la vérité objective

I. Primo csl ratio eiilis, secunilo ratio vcM'i, tertio ratio boni. (I. p. qu. 16. art. 4, ad. :2.)

« d'être futur » avant tout acte de la volonté divine, sans nul doute Dieu les connaît avant tout acte de sa volonté. Mais les molinistes ont-ils démontré que les actes libres ont la vérité objective « d'être futur » avant tout décret divin? tel est cependant le seul point en controverse.

L'argument du R. P. de Régnon, comme celui de Suarez sur la vérité des contradictoires, n'a qu'un défaut, il suppose ce qui est en question. Assurément, l'être est objet de l'intelligence avant d'être objet de la volonté; mais, avant que l'intelligence ait un objet, il faut avoir l'être. Qu'on nous montre donc que les actes libres ont « l'être futur » avant tout acte ou décret de la volonté divine.

En somme, cet argument tiré de la « très pure métaphysique » se réduit a ceci :

On ne veut que ce que l'on connaît, nil volilum qiiin prœcognitum : donc tout est connu avant que rien soit voulu.

Il n'est pas malaisé de répondre :

On ne veut que ce que l'on connaît, je distingue : que ce que l'on connaît « comme possible et bon à vouloir » : je l'accorde; qui le nie?

On ne veut que ce que l'on connaît, — que ce que Ton connaît « comme réellement voulu et fait par la volonté » : je le nie; qui l'aftirmerait? C'est une contradiction manifeste ^

'I. Dans sa remarquable brochure, si pleine de doctrine,, sur VOpuscule du card. Pecci, le R. P. Guillermin, des Frères Prêcbeurs, professeur de dogme à rinsliUU catholiquede Toulouse, réfute ainsi cet argument. « In signa priori »

LA SCIENCE MOYENNE ET LA LIliEl'.NÉ. 135

La « très pure » méthaphysique ne nous amène donc ()as h conclure que, « sans recourir ii ses décrets, Dieu distingue immédiatement, entre deux pro|)ositions conditionnelles contradictoires, laquelle est objectivement vraie ^ » Conclusion du reste assez étonnante chez un auteur qui commence par déclarer que « de toutes les explications proposées (avant lui, parmi lesquelles on compte le médium des contradictoires) aucune n'est complètement satisfaisante » .

Tels sont les arguments des molinistes pour démontrer que Dieu connaît avec certitude tous nos actes libres comme futurs conditionnels « avant tout décret de la volonté divine » .

On le voit, les « moyens » indiqués ou ne prou-

au ilécrel divin délorminant tel acte à être plutôt que tel auli'c, les raisons ou les idées divines peuvent bien représenter cet acte comme possible ou même comme apte à être préférablement choisi j)our l'exislenre, mais on comprend dillic.iloMienl ([u'elles {)uissent le représenter connue détermi-

némciit l'iiiur U est bien vrai que nihil est voUlum quin

prœcofpiitum, — en ce si-ns (pie rol)jel doit ôtie peiçu par l'intelligence in ratione quiddilatis et luôine in ratione boni appetibilis avant (jue la volonté puisse exercer son acte. Mais l'axiome peul-il être entendu en cet autre sens que l'objet devrait ôtre il'abord connu in ralione rei jam delcrminale fulurœ aut volitœ. afin (jue la volonté puisse se déterminer i\ vouloir le réaliser? — iNous nous permettons d'en douter. Il me semble, au contraire, (jue la raison de chose voulue et île chose déterminée à recevoir l'existence vient primo et pur se de la volition actuelle elle-même. » Cf. Zigliara, Summa philosophica, theol. nat. 1. 3. c. 2> art. 3. n. 4 0. 6« édit.

Page 1