LA SCIENCE MOYENNE ET LA LIBERTÉ
actes libres futuribles dans un autre « milieu » que ses décrets ^ ?
— Oui, c'est justement ce que les thomistes prouvent. On le verra bien dans l'exposition de leur théorie des décrets prédéterminants. Ils affirment en outre que toute science des futuribles antérieure aux décrets divins implique nécessairement la négation de notre liberté.
Voici leur raisonnement :
La première hijpothèse que notre esprit puisse concevoir est bien V/njpot/ièse de Tacte libre de iJieu. Avant cet acte libre, il n'y a évidemment que Vabsola de Tl^tre divin, le nécessaire, où tout est déterminé par le principe de contradiction, le parfait, oiï rien de ce qui est ne peut ne pas être et ne peut être autrement qu'il est. L'esprit conçoit clairement (|ue cela seul existe avant V/njnoiIiHp de l'acte libre de Dieu.
Or, si le futurible est connu de Dieu avant tout décret de la volonté divine, il faut qu'il ait son
t. (( Pour ronilro raison de la prescience de Dien on {leut se passer, dit Leibnilz {Théodicée, pari. I, n. 47), Umldc la science moyenne des inolinisles ({ue de la prédéteniiinalion, telle (]n'iin Bannez on nn Alvarès, anlenrs u'aiilenrs fort proloiitls, loiil enseignée. » Coinriionl cela? En supposant « que « lonl est c.i'rtain et. détei-miné par avance dans riiotnine, coniMic parloul ailleurs, et que lïune iiuniaine esl une espèce iVautomatt' spirituel. » Oui, à ce prix, on peut n'èlre ni inolinisie ni Uioinisle; mais en se laisanl fataliste ou (lélenninisle, par une confusion plus ou moins consciente de la spontanéité avec la liberté, et de {'invnunilas a cnactione avec Vimmunilas a necessitate intnn>!<\'â.
« être » , sa « vérité objective » de fiUiirible avant l'hypotlièse de Pacte libre de Dieu : Verimi sequitiir ad ens.
Le futiirible est donc compris dans l'absolu, dans le nécessaire, où tout est déterminé par le principe de contradiction, dans le partait, où rien de ce qui est ne peut ne pas être, ni être autrement qu'il est.
Il s'ensuit qu'on ne peut concevoir que le futurible qui est ainsi puisse ne pas être, non plus qu'on ne peut concevoir que l'absolu, le nécessaire, le parfait ne soit pas.
Mais ce qui ne peut pas ne pas être n'est évidemment pas quelque chose de contingent et libre.
Donc, si la science des futuribles est antérieure à tout acte de la volonté divine, on ne peut concevoir que l'objet de cette science, le futurible, ait de la contingence et de la liberté.
Toute science moyenne implique donc nécessaiment la négation de notre libre arbitre.
En d'autres termes. Dieu ne connaît que ce qui est représenté dans l'essence divine. Or, il est impossible que l'essence divine représente une vérité, si ce n'est d'elle-même, c'est-à-dire par la perfection naturelle de l'Être divin, ex seipsâ; ou par la libre détermination de la volonté divine. Mais tout ce que l'essence divine contient et représente d'elle-même, ex seipsâ, est aussi nécessaire et déterminé que l'Être divin ; c'est le nécessaire, l'immuable, l'éternel, l'essentiel. Donc, on ne peut dire que l'essence divine représente d'elle-même
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lin être contingent, tel que le futurible, avant toute détermination de la volonté divine. Ce serait contredire l'idée essentielle de la liberté.
Voilà pourquoi les thomistes repoussent la science moyenne.
Un iHîOinolinisle a l)io!i voulu ni'envoyer sa lliéorif; sur la prescience divine îles futurs condilionnels.
Si j'ai bien compris, voici sou iMisonneinent.
Il n'y a qu'w/i acLe possible jiour chaque honiuie dans les circonslances où il agit libreuienl; car il est impossible que l'homme consente en même temps et ne consente pas. D'où il suit que dans une séiie de circonstances il n'y a qu'tme série possible d'actes libres pour chaque individu. Donc Dieu, (]ui connaît tous les possibles, connaît ce que ferait tel homme dans telles circonstances et dans telle série de circonstances. Donc Dieu connaît les futurs conditionnels par la science de simple intelligence.
.le ne vois rien à repremlre dans ce raisonnement, sinon qu'il ne prouve lien.
Le molinisle dit : Il n'y a i.\u'un acte possible pour cha(|ue homme, elc...
Qu'importe? il s'iigit de savoir quel est celui des deux, actes op[) ses (pie riiomme voudra faire, — d'où vient que l'un de ces actes est déterminément futur, et i:on pas l'autre, — (|n'est-ce qui fait ([ue l'essence divine, avant toute détermination de la volonté divine. re[)résenle comme futur cet acte-ci plutôt que celui-lji.
Voil^ ce qu'il faudrait démontrer et ce (pie k moliniste ne démontre pas. An contraire, il dit modestement : « Comment Dieu sait-il un acte plulcil (j u 'un autre, /« 71'e/î 5a/s rien du tout. C'est le mystère^ l'insondable mystère... »
H est donc manifeste que le Molinisme succombe .1 la lâche, qu'il est im|)uissant à élablir la science moyenne.
Le molinisle se déclare «« obligé de reconnaître que Dieu est la raison pourquoi un acte libre [)rocède du libre arbitre, et non pas l'autre ».
C'est fort bien ; mais où trouvera-l-on en Dieu la raiso!^
pourquoi l'homme l'ait un acte et non pas l'autre, si ce n'est dans la volonté ùe Dieu, c'est-à-dire clans le décret divin? Ce n'est pas sortir d'embarras que de répondre : « Comment cela se fait-il? Je n'y comprends rien du tout ».
On trouvera cette théorie de la science moyenne exposée par le R. P. Baudier, s. j., dans la Revue des sciences ecclésiastiques (année 1887, pp. 360-362). k Dieu, dit gravement le Révérend Père, voit dans son essence, comme raison émiuenle de tout être et représentation de toute vérité, que l'homme se déterminerait à un parti plutôt qu'à l'autre, parce que, en vertu de la nature même des choses, il doit se déterminer à l'un ou à l'autre; et bien qu'il le fasse librement, il ne peut se déterminer qu'à un seul en même temps ». Est-ce bien sérieux de répondre ainsi? Beau raisonnement, en vérité ! L'homme doit se déterminer à l'un ou à l'autre, il ne peut se déterminer qu'à un seul en même temps : donc Dieu voit dans sa propre essence auquel des deux Vhomine se déterminerait réellement. Mais. qu'est-ce donc qui fait que Dieu voit dans son essence que l'hon)me se déterminera à ceci et non à cela, à l'un et non à l'autre? Voilà le point de la difficulté. Le Révérend Père l'a senti, et il ajoute : « C'est vrai, nous aboutissons au mystère, mais pas autre que le mystère même de la création et de la manière dont les êtres finis sont en Dieu ». Justement, tout comme les thomistes aboutissent au mystère du contact de Dieu et des créatures, de l'infini et du fini, dans l'ordre d'opération.